Dérive poétique et mortelle

CINÉMA • Cinéaste inclassable, F.J. Ossang convoque au détour de « 9 Doigts » le film noir et le fantastique du cinéma muet. Pour un énigmatique périple océanique sans retour à bord d’un cargo de nuit.

Des questions sans réponses entre le médecin (Gaspard Ulliel) et le fugitif en otage (Paul Hami) dans "9 Doigts". Des questions sans réponses entre le médecin (Gaspard Ulliel) et le fugitif en otage (Paul Hami) dans "9 Doigts".

Par Christophe Vuffelin

Pour sa dernière réalisation, 9 Doigts, au titre évocateur d’un mystérieux malfrat ou commanditaire et maître des marionnettes qui n’apparaîtra jamais l’écran, le réalisateur français F. J. Ossang revisite et subvertit en noir-blanc un genre que l’on croyait usé jusqu’à l’os : le film noir. Ses figures piégées, ses courses-poursuites, ses traversées mortifères et traquenards, ses vamps tour à tour asservies et létales, ses huis clos, ici en zone océanique à 360° sur fond de mer dévoilée comme un frottage d’Henri Michaux tendu de noirs-gris flottants.

Un premier mouvement de film noir quasi muet. Un second qui bascule davantage dans le registre cinématographique de l’aventure maritime et de fuite pour accoster à une science-fiction paranoïaque. Le polar en ses coups de feu initiaux et terminaux aussi chez un réalisateur qui aime à citer l’écrivain américain William S. Burroughs, dont il est, pour partie, l’un des héritiers littéraires. Burroughs expérimenta et développa la technique du cut-up visant à défragmenter un texte original pour produire un nouveau langage. « Les écrivains sérieux sont ceux qui ont dépassés l’idée de l’art pour l’art et considèrent l’écriture comme une arme avec des revolvers braqués. Voici le temps de l’Assassin », avançait l’Américain.

Dead Men Sailing

Un homme en fuite, Magloire (Paul Hamy), nanti d’une petite fortune confiée par un inconnu agonisant sur la grève, se fait harponner par un gang énigmatique, dont la mission est de convoyer par cargo une cargaison de polonium à l’existence hypothétique. Le voici otage d’une expédition sans retour. La trame rappelle, de loin en loin, plus dans le brouillage des pistes que dans la pulsion et le sadisme, la fable autour d’une mystérieuse boîte de Pandore imaginée par le film culte en forme de puzzle de Robert Aldrich, En quatrième vitesse (1955). Le final apocalyptique et nucléarisé en moins.

A bord du navire spectral, la folie et la maladie semblent gangréner progressivement les esprits avant d’arriver en vue d’une interzone bâtie sur une mer de déchets, Nowhereland. Rejointe par un médecin dandy (Gaspard Ulliel) que rien ne semble impressionner, l’aventure maritime épique et métaphysique met résolument cap au pire. Ce, dans un univers partagé entre assassins, gangsters et cyniques. Minimaliste et pulsionnelle, la musique, elle, est signée du groupe historique d’Ossang né à l’aube des années 80, M.K.B.-Messagero Killer Boy (Fraction provisoire) au style de noise’n’roll crépusculaire et tourmenté.

9 Doigts infuse l’impression d’une fresque syncopée avec cette sensation de saisir la projection magnétique d’un collage au tremblé travaillé par les lumières de l’aube et de l’heure bleue précédant le crépuscule. Quelque chose de primitif, archaïque impressionne la rétine. Il y formule comme dans son récit  Landscape et silence, ce vœu de « coudre les fractions de mots référents à un monde que je ne veux plus, /qui me cisaille… ». Coudre comme on suture une plaie et balise une blessure. La parole fuit souvent tout naturalisme. Elle dessine davantage que des dialogues pareils à des essuie-glaces une forme de texte épique unique réparti entre les personnages. Avec une kyrielle d’imprécations, fulgurances poétiques, lyrics et chants, formules incantatoires transmettant la matière sensuel et photosensible des mots.

Incertitudes

Le film touche notamment par sa plainte en creux concernant l’injection par l’homme en milieu marin de quantités gigantesques de déchets plastiques et de béton formant par endroit des îles artificielles, à l’instar cette terre insulaire de nulle part au statut incertain qui se retrouve déclinée dans nombre de films et écrits de F. J. Ossang. 9 Doigts affectionne les récits dérivants. Comme l’est la filmographie inclassable du Français, dont Dharma Guns, Le Trésor des îles Chiennes et Le Triptyque du Paysage regroupant les courts-métrages, Silencio, Ciel éteint ! et Vladivostok.

Si l’on n’est pas tenu de vibrer au diapason de l’hypnose poétique ciselée par F. J. Ossang avec des acteurs de haut casting (Pascal Greggory, Gaspard Ulliel, Diogo Dória, Paul Hamy), l’homme force le respect par sa passion à célébrer les vertus d’un cinéma primitif et sensoriel qui déboussole. Sans doute pour mieux mettre à flots ses lettres de licence poétique. On songe ainsi à La Victoire à l’ombre des ailes, journal de vie du poète et romancier français surréaliste, Stanislas Rodanski, décédé interné volontaire en 1981. Et cette écriture n’ayant de cesse de prendre la tangente quand on croit la saisir sur les ruines d’un romantisme enfiévré, malade et sombre. Le rêve ou le cauchemar éveillé est l’humus de Stanislas Rodanski et F. J. Ossang, une manière singulière de tracer une route à partir de déroutes.

9 Doigts au Cinéma Bellevaux, Lausanne durant le mois d’avril. Et au Cinéma Spoutnik, Genève (jusqu’au 12 avril) avec une rétrospective consacrée à l’oeuvre de F. J. Ossang. Rens. : www.cinemabellevaux.ch et www.spoutnik.info