De marches en danses : l’eau, la terre et le mouvement des potières d’Afrique

DANSE • Pour les potières du Burkina ou du Mali, le mouvement même de leur création à base de terre, d’eau et de feu est une réalité existentielle plus vaste que l’objet produit. Ce que suggèrent Catherine Egger et ses danseuses pour « Danse à fleur de pot ». A découvrir au Musée Ariana dans le cadre de la Fête de la Danse.

"Danse à fleur de pot". Chorégraphie : Catherine Egger. Photo de répétition: Dorothée Thébert

Le pari de la performance chorégraphique Danse à fleur de pot ? Imaginer une danse à partir de la création de poterie traditionnelle, archaïque, réalisée sans tour, répétitive. Mais aussi en partant d’une une vision plastique intense, lumineuse de l’objet à la racine de l’exposition temporaire «Potières d’Afrique – Voyage au cœur d’une tradition contemporaine» au Musée Ariana.

Stabilité dynamique

«Ces femmes créent leurs pots depuis des générations, seulement avec leurs mains. Et des moyens ancestraux. Soit des formes, des moules convexes, concaves. Ou des colombins (la technique de la poterie au colombin fut utilisée par toutes les civilisations primitives avant que ne soit mis au point le tour de potier, ndr) qu’elles montent et façonnent. Leur processus de production est dénué de toute mécanique, pas de tour. Elles font tout elles-mêmes», relève la pédagogue et chorégraphe genevoise Catherine Egger. On laissera chacun-e ajuster son imaginaire, sa sensibilité et son expérience à l’espace de ces destins féminins se façonnant en toute autonomie, au cœur le plus vif, secret et palpitant de l’énergie émanant de leur mouvement créatif même.

Dans Danse à fleur de pot, ce mouvement de la création qui amène de l’informe terreux à la forme utilitaire se révèle plus essentiel, pertinent que l’objet qui en est tiré, un objet qui respire moins les fluides et semences contenues au quotidien que des parcours de parcours de vie, une qualité de temps, d’énergie tour à tour concentrée, cristallisée et dilatée dans l’espace de l’immense nef de marbre à colonnades à l’espace scénique délimité par un liseré, une frise de portraits des artisanes de la céramique africaine de l’éphémère.

En mouvement

Plus que le geste ancestral de la potière africaine mouillant le col de son œuvre avec la main, la lissant ensuite vivement par le couteau, ne retirant que peu de terre. Ou le rajout d’un mince colombin étroite de quelques centimètres en cinq ou six fois, c’est de la marche de ces femmes oubliées que s’est souvenue l’intervention chorégraphique imaginée par Catherine Egger, infatigable passeuse et colporteuse d’essences dansées depuis des décennies pour des interprètes amateur-e-s de tous âges depuis plusieurs décennies.

Aux poteries si pleines et si vides à la fois, ventrues qui achèvent parfois leurs parcours dans les collections muséales, l’opus dansé substitue l’intuition développé par l’écrivain, poète et dramaturge français Jean-Christophe Bailly : «Le regard comme la respiration, l’immobilité comme le mouvement tout en nous le sait : la pensées n’est pas une direction prise mais un point de départ infini qui se déplace le long du temps, et qui tantôt rencontre des objets, tantôt ne rencontre rien. Suivre le mouvement de ces point, n’être qu’eux, les vivre dans le cristal de l’instant, tomber de haut avec eux, aller très loin, cela ne me semble pas seulement possible, mais nécessaire, c’est la clarté du jour qui vient.» (La Légende dispersée).

Au temps de l’observation de la danse et de l’énergie montant lentement, strate par strate, aux corps des interprètes immobiles fichées comme des vigies ou balises dans l’espace, succède la marche. Marcher, se mettre à l’écoute respiratoire du sol, s’y ancrer et partir en tissant, sculptant à chaque pas les pieds avec la surface. De lignes menées debout ou les corps étendus, dessinant la voie d’une communauté fichée au sol, tête contre terre,  en sinuosités évoquant les motifs vibratiles inscrits sur les poteries.

Les marcheuses

«Les danseuses partent dans le silence, le rien, à la recherche de leur énergie. Ou essayer de voir par où la danse advient lorsque dans le corps il n’y a rein. Avec ces pots, il n’y a peut-être rien. Et c’est l’énergie de ces femmes les construisant qui m’a intéressée», avance la chorégraphe. Ne partir de rien pour que chez la danseuse, le mouvement originel et archaïque, métabolique et premier, advienne. Petit à petit, les interprètes en viennent à définir, circonscrire, ramifier ce mouvement lui donnant une forme toujours plus précise et nette. Et comment elles parviennent une consistance avec cette forme qu’elles habitent et transforment. A l’image des potières d’Afrique, qui une fois  le pot façonné, en viennent à le lisser, l’affiner, y adjoindre et inscrire de petites décorations.

La marche fragmente le territoire, le spectaculaire, l’ordre spatial, social et temporel. «Une fois leurs pots réalisés, ces femmes vont les vendre au marché. Partant de leurs foyers, elles suivent un chemin toujours identique. Elles progressent les unes derrière les autres», détaille Catherine Egger. La marche comme mouvement expansif,  acte de marcher comme on entre dans la matière de la terre. Elle prolonge de la vie qui les as créées les poteries statiques, vrillées au sol, telles des fantômes ovoïdes en déshérence  leur fonction usuelle et utilitaire de réceptacle tempéré des céréales et fluides.

Elles évoquent le nid de mouvements et gestuels qu’elles ont accueillies, S’ajustant à l’espace et la lumière qu’elles cartographient, architecturent et trament. «Leurs pots étant décorés, j’ai demandé aux danseuses de créer précisément un décor qu’elles ont dessiné. Le travail chorégraphique s’est alors développé à partir de ces décors et frises». Episodiquement, la musique rock abrasive à l’énergie brute d’Ecart apporte, elle, par les rythmiques changeantes de sa guitare, du riff à la ballade mélancolique, une habile distance face aux réalités et vécus africains. On y entend ces paroles: «La plage est loin/ramasser l’or pur/Pas de soutien/revenir c’est dur/des  km à avaler/sans une plainte/Porter/Façonner/et du néant faire monter/Façonner/en gestes simples».

Bertrand Tappolet

Danse à fleur de pot. Chorégraphie Catherine Egger. 5 et 6 mai 2018 à 14h30 et 16h. En partenariat avec la Fête de la Danse. Musée Ariana. Avenue de la paix, 10 Genève. Rens. : www.ariana@ville-ge.ch et www.danseetdansez.com. Exposition «Potières d’Afrique – Voyage au cœur d’une tradition contemporaine» jusqu’au 9 septembre 2018.

Danseuses : Mila Bettoli-Musy, Zoé Egger, Nathalie Habersaath, Laure Montandon, Alica Stefanelli et Léa Tessont. Musique live : Ecart.