Du pardon à l’empreinte du luthérianisme

Photographie • La croyance en la confiance dans le monde et le pardon post-génocide sont explorés au Journées biennoises de la photographie, parmi plus de vingt autres expositions.

L'exposition Lutherland, de Jörg Gläscher

Les bribes de feuillets constellant de vieilles planches noircies, image de couverture du catalogue de l’exposition LutherLand, portent évidemment le souvenir des «95 thèses» placardées par un moine augustin, Martin Luther, sur la porte de l’Eglise de Tous-les-Saints à Wittenberg. C’est le texte fondateur de la Réforme protestante qui marque sa rupture avec une Eglise catholique enlisée dans le pouvoir temporel et l’avidité financière. Des propositions qui fondent le renouveau de la pensée religieuse de son époque.

Détournements
En entretien, le photographe Jörg Gläscher reconnait la filiation du cliché avec l’acte rebelle et fondateur de Luther. Sa série réunit des scènes théâtralisées artisanales et bricolées, souvent empreintes d’une distance amusée, décadrées, profondément humanistes. Voyez cette fausse auréole angélique sur un célébrant rieur monté sur une échelle, ces petites ailes duveteuses portées par une ado lors d’une célébration de la nativité. L’œil voyage aussi au sein des rassemblements œcuméniques. En témoigne ce magnifique portrait d’une jeune femme méditative dans la foule, se déployant au fil de teintes violacées propres à l’heure bleue. Elle lève la main droite, yeux scellés, paume ouverte vers la scène invisible. Une manière de reprendre au féminin, inconsciemment ou non, le geste iconique du Christ et des Saints en signe de bénédiction, marquant ainsi l’autorité de leur mâle parole et statut.

LutherLand tente de faire comprendre le poids du luthérianisme en Allemagne et d’une Eglise protestante forte de 25 millions de fidèles luthériens et calvinistes. Un engagement social qui se veut proche des réfugiés et personnes âgées, à en croire le photographe. Ses instantanés ouvrent à une distance: sapins entassés et stockées sous vide en murailles, sujets perdu lors d’une commémoration dans un paysage décomposé par une neige pointilliste rappelant les grands maîtres de la peinture allemande du Moyen-Âge (Caspar David Friederich) au début du 20e (Richard von Drashe-Wartinberg). Dans le fond, on devine la statue monumentale de Manfred Sihle-Wissel, représentant une silhouette féminine blottie scrutant désespérément l’horizon vers l’Elbe. Au cœur d’un «site commémoratif pour les pêcheurs et les marins qui sont morts en mer», 26’000 ces 100 dernières années.

Croire pour avoir confiance?
Dans sa préface à l’ouvrage, le journaliste au Tages Anzeiger, Christian Schüle, disserte sur l’homo religiosus. Ce qui compte est la stabilité que fournirait la croyance, pourtant inquiète et tourmentée chez Luther, à un être humain qui «ne peut pas toujours remettre en question ce qu’il voit. C’est le cas pour tout être humain, qu’il soit athée ou croyant, qu’il soit chrétien, musulman, juif ou membre d’une autre religion. Il s’agit d’espérer un ordre de choses idéal. Il s’agit de sécurité et de confort dans notre monde mortel.

La mesure du pardon
Comment questionner par la photo la représentation mettant en présence victime et bourreau? En 2012, le photoreporter Jonathan Torgovnik décroche le prix Découverte des Rencontres d’Arles, pour son travail sur les enfants nés des viols lors du génocide rwandais en 1994. Et dont certains sont séropositifs. C’était la malédiction assénée par les violeurs à leurs suppliciées, de leur «donner pire que la mort». Deux décades après le génocide, le Rwanda est toujours tenu d’une main de fer par le populaire Paul Kagamé, pourtant accusé de crimes de guerre et contre l’humanité pour les massacres et atrocités commises par le FPR (Front patriotique rwandais) avant 1994 et après 1994, au Rwanda et en RDC.

A travers une série de tableaux vivants ou portraits mis en scène présentés à Bienne, L’Anatomie du pardon, la photographe Lana Mesić travaille elle aussi cette question du lien entre victime et bourreau, dans le cadre du génocide Rwandais. A l’image, les bourreaux et leurs victimes de 94 tentent de refaire leurs vies, dans une paix traversée de tensions. Et hantée par la mémoire de l’un des génocides les plus fulgurants de l’histoire: 800’000 Tutsi et «leurs sympathisants» Hutus tués en trois mois.

Un récit croisé
L’artiste souhaite ouvrir la possibilité à un récit croisé, sans distinguer clairement la victime du génocidaire pour un œil averti ou non. Elle a rencontré des couples les conduisant à réactiver posturalement les instants décisifs de pardon. Dont Mesić décline la mesure sous forme de gradation chiffrée réalisée sur des feuilles de bananiers. Ou des fardeaux comme régime de bananes ou jerrycans. L’artiste fait donc mesurer la quantité de pardon par les victimes et au persécuteur, le pardon qu’il pourrait se faire à lui-même. Ces tableaux parfois surréalistes tant ils ressuscitent l’univers d’un Magritte avouent leur mise en scène et making-off. Ils voient les couples se faire des free hugs ou l’un des protagonistes poser un genou à terre devant sa victime. On se remémore alors avec le sociologue Bernard Guilloux, qu’«un authentique pardon est l’antithèse de l’oubli» (Le Pardon est-il durable? Une enquête au Rwanda). Et la série photo n’oublie pas ainsi  le sens des paroles d’une survivante, Yolande Mukagasana «Il n’y aura pas d’humanité sans pardon, il n’y aura pas de pardon sans justice,  mais la justice sera impossible sans humanité» (Les Blessures du silence !) .

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Journées photographiques de Bienne: Jusqu’au 27 mai.
www.bielerfototage.ch