La robe, toute une histoire! Suite

la chronique féministe • Les femmes ont été entravées, au cours des siècles, par leurs vêtements.

La robe, une histoire culturelle du Moyen Âge à aujourd’hui (Ed. du Seuil) démontre à quel point les femmes ont été entravées, au cours des siècles, par leurs vêtements. Dans certains milieux, il fallait en changer plusieurs fois par jour, de qui signifiait des heures passées à la toilette, avec l’aide d’une servante, une façon d’assigner les femmes à un rôle de façade.

Après le résumé du livre, paru la semaine dernière, je me suis posé des questions sur la mode d’aujourd’hui, en partant de mes souvenirs. Mère gémissait chaque année en découvrant les images de la mode. La pression était très forte, même sur les femmes de milieu modeste. C’était surtout une question de longueur, au-dessous du genou jusqu’aux chevilles. Si l’on passait de la mode longue à une mode plus courte, il suffisait de raccourcir. Mais dans l’autre sens, il fallait refaire la jupe ou la robe. Avec le recul, je me dis que les femmes auraient dû garder une ou deux longues et une ou deux plus courtes, et les ressortir au moment voulu. Je revois une jolie jupe mauve à plis qu’elle m’avait donnée, après l’avoir portée. Je crois qu’elle m’arrivait à mi-mollets.

A l’époque, il n’y avait pas de mode pour les adolescent-e-s, on passait des tenues d’enfant à celles d’adulte. Il a fallu attendre la période «yéyé», au début des années 60 (Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Chantal Goya, Claude François, Eddy Mitchell, France Gall, Frank Alamo, Sheila, Adamo, etc.), le lancement le 22 juin 1963 par Daniel Filipacchi de l’émission quotidienne de radio Europe 1 «Salut les copains», diffusant exclusivement ce genre de musique, puis la création du magazine éponyme. Les adolescent-e-s, dont j’étais, avaient enfin leurs idoles, auxquelles s’identifier, leur émission, leur revue. En plus de la musique, on nous ouvrait une mode à nous, des références, la liberté. Elle avait été annoncée par le film Et Dieu créa la femme de Roger Vadim en 1956, dans la scène inoubliable où Brigitte Bardot danse avec une sensualité qui fascine Trintignant et déstabilise Curd Jürgens.
Puis elle révolutionna la mode en choisissant, pour son mariage avec Jacques Charrier, le 18 juin 1959, à 25 ans, une robe Vichy, un imprimé à carreaux roses et blancs, surmontée d’un col Claudine en dentelle anglaise, alors que toutes les mariées de France se mariaient en blanc. Cette robe a été copiée par toutes les jeunes filles, on voyait du Vichy partout!

Inventé dans les années 30, le bikini se démocratise dans les années 1960. Brigitte Bardot, encore elle, en porte un dans le film précité, Marilyn Monroe défraie la chronique en 1953 en s’affichant en bikini dans Les hommes préfèrent les blondes. Enfin, en 1962, Ursula Andress sort de la mer, telle Vénus, dans James Bond 007 contre Dr No, dans un bikini qui impressionne même Sean Connery! Ces éléments annonçaient la révolution sexuelle. Les rapports Kinsey, parus en 1958 et en 1953 ont aussi beaucoup contribué à cette révolution, malgré les réactions outrées qu’ils ont provoquées.

Je me souviens de tenues invraisemblables que nous portions. Par exemple, une superposition de jupons (5 à 10), si possible empesés, afin qu’ils soutiennent la jupe du dessus jusqu’à l’horizontale. Je me vois encore arranger mes jupons derrière ma selle quand je me rendais à l’école à vélo! Plus tard, je me suis acheté une robe en velours côtelé si serrée au niveau des genoux que je devais lever les jambes en X pour monter dans un bus. Pour mon mariage, j’ai choisi une robe blanche et longue, au dos de laquelle était cousu un «manteau de cour» du même tissu. C’était très joli, mais comme il traînait par terre, on ne cessait de lui marcher dessus, ce qui fait que j’étais constamment arrêtée dans mes mouvements. J’ai pu mesurer ce que les femmes des siècles passés subissaient avec leurs robes encombrantes qui traînaient par terre…

Lors d’un voyage au Japon, je suis entrée dans une boutique où l’on vendait des kimonos, pour voir. Deux vendeuses, charmantes et polies, m’ont fait choisir un modèle, puis m’ont aidée à enfiler les différentes pièces qui le composent, dont la large ceinture. L’essayage a duré près d’une heure… Puis j’ai marché sur la moquette, à petits pas, parce que la partie du bas est serrée. J’ai alors mesuré ce que les Japonaises endurent. Le kimono est encore porté par une grande partie des femmes du pays. J’ai souri et remercié, mais j’ai renoncé. En compensation, je me suis offert une robe de chambre à manches rectangulaires, avec des motifs de fleurs et d’éventails rouges et or sur fond beige, qui s’enfile en trois secondes!

Pour une fille, la jupe ou la robe étaient des tenues obligatoires: le pantalon leur était interdit. Une camarade de classe de l’école de commerce située à Sécheron, qui habitait à la campagne et avait une heure de trajet, dont 30 minutes d’attente, avait demandé l’autorisation de porter un pantalon en hiver. Cela lui fut refusé! Le smoking pour femme, présenté en 1966 par Yves Saint Laurent, fit d’abord scandale, mais il permit le port du pantalon pour les femmes, ce qui représenta un pas de plus vers la liberté. Puis vint la mode du jean, que portèrent les garçons et les filles, les hommes et les femmes et qui devint un véritable uniforme! Parallèlement, on assiste au raccourcissement de la jupe jusqu’à la mini-jupe, au début des années 60. C’est aussi le moment où se généralise la contraception en général, la pilule en particulier, qui permettait aux femmes de choisir leur destin. Puis arriva Mai 68, qui a libéré les mœurs, la sexualité, les femmes et, définitivement, les contraintes vestimentaires.

Curieusement, le port de la jupe, si longtemps imposée aux femmes, devint l’objet de critiques, en tant que symbole féminin. Les premières députées qui venaient à l’Assemblée nationale en jupe étaient moquées, et dans les banlieues, elle est considérée comme indécente. Le film La journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld, avec Isabelle Adjani, sorti en 2009, le démontre.

Je regarde chaque saison les modèles des grands couturiers, et certains me paraissent non seulement mal pratiques, mais délirants ou absurdes. Personne ne porterait ce serpentin argenté au col en forme d’hélice, mais c’est une manière, pour le créateur, de se démarquer. Heureusement, la mode n’est plus imposée, on peut s’habiller comme on veut. Il a donc fallu des siècles pour que les femmes puissent porter des vêtements pratiques qui ne les entravent pas. Vive la liberté!