Le rusé Renart a encore des crocs

Livre • Le syndicaliste et romancier Yves Mugny fait revivre le bestiaire médiéval dans la Genève d’aujourd’hui avec son roman politico-policier, «La Faute au loup».

Quelle mouche a piqué Yves Mugny pour oser se frotter à un des plus célèbres personnages de la littérature médiévale, le sieur Goupil alias Renart ou le maître des ruses? Sans doute, le fait que le personnage en question est le parangon de l’esprit de débrouillardise, symbole de la ruse intelligente liée à l’art de la belle parole, qu’il est un redresseur de torts qui remet à sa place les puissants et qu’il est le parfait paravent pour tirer une satire de l’époque où il vit. Autant d’ingrédients qui, outre le fait que Renart continue à être un invétéré coureur de jupons sur le retour, permettent à l’auteur de tirer un portrait haut en couleur de la Genève d’aujourd’hui.

Renart à l’assistance sociale

En 2018, Renart au grand cœur est fauché comme les blés, vit dans un terrier misérable aux Grottes, est suivi par le Bureau de l’assistance publique de Fort-Barreau et s’avère un amateur de boissons en tous genres, avec une prédilection pour la «mousse». Séparé de son épouse, Hermeline, il est un père plutôt absent, mais toujours prêt à jouer les redresseurs de torts. Cela tombe plutôt bien, puisque plusieurs sombres affaires lui tombent rapidement sur sa pelisse un peu mitée.

Où est passé le groupe de fennecs sans-papiers qui travaillaient dans un hôtel de la place, racheté par des Russes? Qu’en est-il de ces rumeurs de trafics d’organes à destination de riches malades? Qui a violé la petite fennec Amina? Pourquoi le syndicaliste et blaireau Grimbert, cousin de Renart, a–t-il été incarcéré à la prison de Champ-d’Oignons? Et subsidiairement, pourquoi le chien Morant a-t-il un fils au Front Vigilant, «ni de droite, ni de gauche»? Toute l’affaire, dont on laissera le soin au lecteur de savourer tous les méandres, trouvera son dénouement au moment de l’entrevue entre Renart et l’âne Baudet (allusion transparente à un personnage bien connu de la République et pris actuellement dans la tourmente d’un voyage privé à Abou Dabi), chef de la police du canton, qui annulera in extremis des vols de renvois spéciaux.

Un rythme presto
Cocasseries des situations, pirouettes picaresques et coups de théâtre font rouler à fond de train la narration divisée en 17 chapitres et un épilogue. Le tout rythmé et vertébré par de nombreux passages sous forme de dialogues nerveux et imagés – rappelons qu’Yves Mugny a réalisé des scripts – comme autant de joutes et duels verbaux, où l’esprit de répartie de Renart fait merveille: «-Alors/-Alors, rien. J’ai trois enfants quasi adultes, une tribu de fennecs à sauver et le poil plus gris que celui de ton oncle./-Et alors?/-Alors, on en reparle si tu veux, mais pas ce soir, j’ai du boulot./-Quand? Deux jours? Deux semaines? Deux mois?/- OK pour deux./- Je te déteste». Où quand le dialogue devient vraie passe d’armes.

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Yves Mugny, La faute au loup, éditions Cousu mouche, 2018, 194 p.