Des militant-e-s genevois-e-s se racontent

Livre • Les Editions des Sables publient un recueil des témoignages de dix-neuf acteurs et témoins de mai 68 à Genève. Une expérience
qui a été déterminante pour nombre d’entre eux.

Ce livre a une histoire. En 2008, à l’occasion des 40 ans de Mai 68, des soirées, intitulées Bistro’Psy, furent organisées à Genève. Elles rassemblèrent des témoins et acteurs de cette époque d’euphorie et de bouleversements politico-sociaux. Il était prévu qu’un livre rassemblât leurs récits de vie. Suite à diverses tribulations, celui-ci ne paraît finalement que dix ans plus tard, aux Editions des Sables de notre consœur Huguette Junod, qui a vécu elle-même le Mai genevois.

Ce volume rassemble dix-neuf témoignages, dont dix de femmes. La parité est donc respectée! Vu leur nombre, nous avons décidé de renoncer à privilégier certains d’entre eux et laisserons donc leurs auteurs dans l’anonymat. Ces textes revêtent différentes formes: certains ont été dûment rédigés, d’autres sont des transcriptions de l’exposé oral; l’une des participantes a même choisi le biais du conte. Ces témoignages présentent à la fois des différences et des points communs.

Des origines sociales et politiques différentes
Les différences tiennent à plusieurs facteurs. D’abord l’origine sociale et le milieu politique dans lesquels a baigné la jeunesse des militant-e-s concernés, ainsi que l’acceptation ou non par leurs familles de leurs idées «révolutionnaires». Nombre d’entre elles furent liées au Parti du Travail, mais dans plusieurs des cas elles ont quitté celui-ci en suivant Léon Nicole en 1952 ou après les événements de Hongrie en 1956. D’autres soixante-huitards en revanche proviennent de milieux de la droite catholique ou sont même enfants de militaires.

Les différences sont aussi dues à la grande variété des formes d’engagement, dans les mouvements «gauchistes», anarchistes, tiers-mondistes, féministes, liés à l’antipsychiatrie, anti-consuméristes ou encore dans les groupes de lesbiennes s’affirmant comme telles. Par ailleurs, l’expérience soixante-huitarde n’a pas été vécue par tous et toutes uniquement à Genève: l’un des témoins, par exemple, a été marqué par son contact avec le Sozialistischer Deutscher Studentenbund. Certains de ces récits de vie sont émouvants, tel celui de cette jeune femme qui a quitté sa classe (la bourgeoisie genevoise), mais n’a pu s’identifier suffisamment à une autre classe sociale, d’où un sentiment de solitude. Enfin, si une partie des participant-e-s à ces soirées se reconnaissent totalement dans leurs idéaux d’il y a cinquante ans, d’autres s’en sont distancés.

Des expériences «structurantes»
On observe en revanche de nombreux points communs entre ces témoignages. D’abord l’aspect «structurant» des expériences vécues en 68, qui ont marqué toute la vie des intéressé-e-s. Un temps de militantisme intense, d’où parfois l’essoufflement et le besoin de retourner à une vie plus privée. On notera aussi l’importance des Journées militaires organisées à Genève: le Mai 68 local fut largement une réaction à celles-ci.

Dans plusieurs témoignages reviennent les mêmes luttes: contre la guerre du Vietnam, l’antifranquisme, le besoin de s’arracher à une vie petite-bourgeoise considérée comme sclérosée. Pour les femmes, l’engagement dans le MLF a été déterminant. Chez tous et toutes les participant-e-s à ces soirées, on sent un grand enthousiasme rétrospectif, le sentiment d’avoir vécu des années palpitantes, d’engagement et de libération personnelle et collective. Cela même si des réflexions critiques nuancent quelque peu la vision idéalisée qu’on peut avoir du passé: ainsi le fort machisme régnant dans les organisations politiques marxistes-léninistes…

Par la diversité des regards, mais aussi leur similitude, ce recueil de témoignages donne une image très juste de Mai 68 et de ses suites, tels qu’ils furent vécus à Genève.

***
Mai 68 et après? Témoignages de camarades genevois-e-s, Genève, Editions des Sables, 2018, 229 p. (coordonné par Maryelle Budry). Un deuxième volume devrait paraître en automne.