«Le foot est un miroir grossissant de la société»

Football • Alors que la Coupe de monde débute en Russie, Mickaël Correia, auteur du récent livre «Une histoire populaire du football», rappelle que le foot n’a pas toujours été que le business lucratif qu’il est devenu. Interview.

Gauchebdo compte sur le soutien de ses lecteurs! Pour payer votre journal ou nous soutenir par un don ou un abonnement, rendez-vous ici.

Du 14 juin au 15 juillet se déroulera la Coupe du monde de football en Russie. 32 équipes, dont certaines comptent des joueurs vedettes payés à millions, se disputeront, sur fonds de chauvinisme exacerbé, le titre de meilleure équipe du monde. Loin de cet événement sportif global et du football-spectacle, le journaliste indépendant, Mickaël Correia montre, dans son livre Une histoire populaire du football (ed. La Découverte) l’envers méconnu de ce foot-business et dresse un portrait du football «par en bas».

Le livre dépeint ainsi comment, dès son origine en Angleterre, le football a aussi a été un puissant instrument d’émancipation pour les ouvriers face aux capitalistes, puis un support d’émancipation et de solidarité pour certains militants anticolonialistes, les jeunes des quartiers populaires, les féministes ou les contestataires du monde entier. «La tension entre ces «deux footballs», celui qui se plie aux logiques marchandes et autoritaires et celui qui s’en émancipe, remonte aux origines de ce sport», précise-t-il dans la préface de son ouvrage.

La Coupe du monde va commencer cette semaine. Elle symbolise d’une certaine façon le contraire du football populaire que vous dépeignez dans votre livre…
Mickaël Correia Cette Coupe du monde est dans la lignée de ce que fait depuis le début la Fédération internationale de football association (Fifa), qui peut s’acoquiner avec des régimes autoritaires, tout véhiculant une vision marchande du sport. En 1934, la Coupe du monde, qui s’est déroulée en Italie, a permis à Mussolini de promouvoir son régime et de valoriser le corps fasciste. En 1978, celle-ci s’est déroulée dans l’Argentine de la dictature du général Videla. Le Quatar, qui n’est pas un pays particulièrement démocratique, accueillera la compétition en 2022. Pour se justifier, la Fifa ne cesse de répéter que le football n’est pas politique et préfère relever l’impact financier et médiatique de l’événement. Face à ce football des élites, il existe pourtant une autre histoire plus populaire de ce sport, comme celles des supporters ultras des clubs égyptiens, qui ont été des fers-de-lance de l’opposition à Moubarak ou de la sélection sénégalaise, dont nombre de joueurs sont issus du championnat interquartiers, issus du football de rue.

Dans l’histoire du football, les équipes nationales ont pu être des étendards de la résistance comme cela s’est passé en 1938 lors de la confrontation entre la Wunderteam autrichienne et l’Allemagne ou même des représentants de systèmes politiques antagonistes comme cela a été le cas dans le match RFA-RDA en 1974. Aujourd’hui, que représentent les équipes nationales?
Aujourd’hui, les équipes nationales répondent surtout à des enjeux internes de politique nationale. Dans le cas de la France, celle-ci devient même l’étendard de l’identité du pays. Après la victoire en coupe du monde en 1998, le mot d’ordre était à l’euphorie du cosmopolitisme, de l’intégration réussie black-blanc-beur des communautés étrangères vivant dans l’Hexagone, mais rapidement cette idylle a été suivie par une période de méfiance, quand des supporters avaient sifflé la Marseillaise en 2001 à Paris avant le match France-Algérie. En 2011, un pas de plus a été franchi, quand certains, dans les instances nationales du foot français, se demandaient s’il n’y avait pas trop de noirs chez les bleus et réclamaient des quotas. Dans certains cas, il peut encore exister des enjeux géopolitiques. La décision de jouer le récent match amical Argentine-Israël à Jérusalem plutôt qu’à Haïfa a été contestée par la fédération palestinienne de football. Ce changement de lieu de dernière minute était plutôt malvenu suite à la décision de Trump de déménager l’ambassade américaine à Jérusalem. D’autant plus que de nombreux Palestiniens sont fans de la star argentine Lionel Messi et de son club, le FC Barcelone, qui représente pour eux le symbole de la résistance d’une communauté face à un Etat oppresseur.

Aujourd’hui, les joueurs de football sont surtout caractérisés par leur valeur marchande dans le cadre d’un sport capitaliste mondialisé. Est-ce que cela a toujours été le cas et comment on est on est arrivé là?
Le football n’est finalement rien d’autre qu’un miroir grossissant de la société. Ce sport a été codifié par l’aristocratie anglaise puis adapté aux ouvriers pour mieux les contrôler socialement, tout en leur inculquant les valeurs du capitalisme industriel. Au fil du temps, outre le développement d’une culture propre du jeu, marquée par la construction collective plutôt que l’exploit individuel, les ouvriers footballeurs vont progressivement demander à être mieux rémunérés pour compenser leur jour d’absence en usine. Le premier syndicat de footballeurs est créé en 1907 à Manchester, mais dans les années 60, un joueur comme le français Raymond Kopa, alors joueur du stade de Reims, se plaignait encore d’un système esclavagiste, où le joueur est soumis à un club à vie et tributaire du bon vouloir de ses dirigeants. Tout a changé avec l’arrêt Bosman (joueur qui souhaitait partir de Liège pour aller à Dunkerque, alors que son club l’en empêchait) de 1995 de la Cour européenne des Communautés européennes sur la libre circulation des joueurs et l’illégalité des quotas de sportifs communautaires et non communautaires dans les équipes. De cette jurisprudence est née une situation totalement folle, pour donner naissance à un marché mondial du footballeur dans lequel les bulles spéculatives prospèrent.

Dans votre livre, vous consacrez tout un chapitre à l’importance des mouvements de supporters, notamment en Angleterre avec les hools, issus de la classe ouvrière et en Italie avec les ultras très politisés. Aujourd’hui, le public des stades semble nettement moins revendicatif. Pourquoi?
La césure est née du drame du Heysel, où 39 morts ont trouvé la mort à l’occasion de la finale 1985 de coupe d’Europe des clubs entre Liverpol et la Juventus de Turin. Suite à cet événement, les clubs anglais ont décidé de sévir durement contre le hooliganisme. Cet assainissement est passé par un arsenal judiciaire renforcé, des stades sous vidéosurveillance, mais aussi par l’augmentation du prix des places. Ce qui a conduit à une gentrification des tribunes, au détriment des bases populaires. Ce modèle s’est largement diffusé en France et en Europe. Aujourd’hui, pour voir jouer le Paris Saint-Germain, il faut débourser au minimum 45 euros, ce qui n’est pas à la portée de toutes les bourses. Aux Etats-Unis, l’accès aux stades est depuis longtemps réservé aux plus riches, alors que les autres doivent se contenter de voir des matchs sur des chaînes à péage. Outre cette ségrégation financière, il faut aussi relever que les stades sont devenus les laboratoires des nouvelles répressions policières et judiciaires. On peut aujourd’hui condamner des supporters sur soupçon d’actes délictueux comme dans le film «Minority report».

Dans la dernière partie de votre ouvrage, vous préconisez plusieurs pistes pour sortir de l’industrie du football et lui rendre son côté populaire. Quels sont les éléments les plus importants?
Il faut tout d’abord rappeler que les sphères du football business et du football populaire ne sont jamais étanches l’une de l’autre. Le FC Barcelone est ainsi tout à la fois une marque mondialisée et la caisse de résonance de la résistance catalane face à l’Etat central et précédemment face au franquisme. Ceci étant dit, on trouve une des plus remarquables démonstrations de résistance au foot marchand dans le football féminin, qui remet en question le modèle souvent sexiste, patriarcal ou homophobe du football. Les filles mettent en avant des valeurs comme le plaisir de jouer ou d’être ensemble dans un esprit de simplicité et de modestie. Le renouveau populaire du football passe aussi par des initiatives des fans de football, comme les coopératives de supporters. L’objectif est d’acheter des parts du club pour, à terme, le gérer. En Angleterre, 31 équipes des divisons inférieures suivent ce modèle, qui permet d’expulser les prédateurs financiers des stades.