«Faire grève, ça change une vie»

Suisse • Les syndicats et partis gauche célèbrent en novembre le centième anniversaire de la Grève générale de 1918, la seule dans l’histoire suisse. Alessandro Pelizzari, secrétaire régional d’Unia Genève et président de la Communauté genevoise d'action syndicale (CGAS), nous explique l’importance de cet événement pour les luttes actuelles.

Après la révolution d’octobre en Russie, une vague révolutionnaire se propage au niveau mondial, notamment en Allemagne, Hongrie, mais aussi au Mexique et en Chine. En Suisse, une grève générale a lieu du 12 au 14 novembre 1918. Qu’a-t-elle représenté pour le mouvement ouvrier suisse?
Alessandro Pelizzari A mon sens, il y a trois leçons à tirer. Premièrement, il faut souligner qu’avant même la Grève générale, le mouvement ouvrier suisse avait pendant très longtemps les mêmes «gènes» et un taux de grèves comparable à celui des autres pays d’Europe. Les revendications principales des travailleurs participaient du programme du mouvement ouvrier européen. Grâce à la Grève générale, celles-ci se sont concrétisées peu à peu, mais avec beaucoup de retard.
Le deuxième élément, c’est la réponse très brutale de la bourgeoisie et du patronat suisses. L’armée est intervenue, il y a eu des morts, et il est clair que ces événements préfigurent la réaction très forte qui a émergé plus tard en Europe, notamment avec le fascisme. La Suisse n’a donc pas fait exception non plus dans ce domaine.
Enfin, le troisième élément pourrait être défini comme une «spécificité» suisse. L’écrasement de la Grève générale s’est accompagné d’une forte intégration du mouvement ouvrier dans les institutions bourgeoises. D’abord avec les syndicats des employés de banque, une des forces principales de la Grève générale, puis avec la conclusion dès 1937 de conventions collectives prévoyant la paix absolue du travail. A partir de là, les syndicats ont posé les armes durant presque un siècle.

Quelle est la différence entre une grève générale et une grève classique?
Une grève générale est une grève politique lors de laquelle le mouvement ouvrier arrête le pays et montre sa force pour faire passer des revendications sociales ou politiques. La bourgeoisie suisse a tout fait pour empêcher que 1918 ne se reproduise.
Premièrement, l’inscription du droit de grève dans la Constitution fédérale date de 2000, ce qui est très tardif en comparaison internationale. Ensuite, sa définition est très restrictive. C’est-à-dire que même les grèves «classiques», en lien avec un conflit du travail, ne sont considérées légales qu’à des conditions très particulières. Ce qui donne au patronat une arme non négligeable puisqu’il peut licencier des grévistes avec effet immédiat. C’est ce qui s’est passé par exemple à Neuchâtel, lors du conflit à l’hôpital de la Providence.

Pourquoi n’y a-t-il plus eu de grève générale en Suisse depuis un siècle?
A mon sens, il faut plutôt se demander pourquoi il y a aussi peu de grèves en Suisse. Je pense que cela est essentiellement dû à trois facteurs. Le premier, je l’ai déjà évoqué. Il s’agit du cadre conventionnel et légal que les syndicats ont accepté à partir des années 1930, qui comprend la paix du travail, et qui génère une peur chez les travailleurs de se retrouver dans l’illégalité.
Le deuxième élément, conséquence directe du premier, c’est qu’en acceptant le principe de la paix du travail, le syndicalisme suisse a substitué la négociation au sein des institutions de l’Etat bourgeois à la construction d’un rapport de force. Ce syndicalisme de «beau temps», qui a fonctionné jusqu’à la crise des années 1970, a pourtant très vite montré ses limites. Durant des décennies, les syndicats sont demeurés complètement incapables de répondre aux défis et aux attaques patronales, notamment par des grèves.
Et le troisième élément est un peu plus subjectif. La grève c’est aussi l’expression d’un imaginaire collectif qui conçoit que la lutte collective sert à quelque chose. Moins on organise de grèves, moins les gens participent à des grèves, et moins ils savent de quoi on parle. Inversement, plus il y a des grèves, plus les travailleurs commencent à la percevoir comme un instrument légitime de défense. Faire grève, ça change une vie. C’est une expérience très forte.
A Genève, nous avons eu l’occasion d’accompagner plusieurs grèves ces derniers mois, chez Uber, dans des EMS ou chez ABB par exemple. Certaines ont eu un écho médiatique important et nous avons perçu que dans ce contexte, il était plus facile pour de nombreux travailleurs de nous solliciter pour les aider à s’organiser.

Fin 2017, Unia a publié «Grèves au 21e siècle» Cet ouvrage montre pourtant que le nombre de grèves est en augmentation depuis le début des années 2000…
C’est le cas, car c’était effectivement le calme plat jusque dans les années 1990. La création d’Unia était aussi un projet de création d’un syndicat combatif. Par exemple, il est clair que la grève de cinq jours suivie par 800 travailleurs chez Merck Serono en 2012, ou les 200 personnes qui ont fait grève dans les ateliers CFF de Bellinzone en 2008 durant un mois, on fait augmenter les statistiques.
Mais si on compare la Suisse avec les autres pays européens, la conflictualité sociale reste extrêmement faible. Ceci dit, il ne faut pas sous-estimer que dans un contexte aussi difficile que celui qu’on connaît en Suisse, il y a des travailleurs qui ont le courage de faire grève. Le livre d’Unia est important pour promouvoir ces expériences.

Nous avons évoqué des grèves organisées chez Uber ou encore dans des EMS. Quelle est l’influence de phénomènes tels que la numérisation ou la tertiarisation sur leurs caractéristiques?
Je pense qu’il y a une tendance que l’on retrouve partout, qui est celle de l’éclatement des conditions de travail. Et c’est extrêmement brutal dans des sociétés comme Uber, où les chauffeurs sont seuls face à leur application, totalement atomisés. Avant qu’ils s’adressent au syndicat, les chauffeurs d’Uber se connaissaient à peine. Mais la grève a montré que même dans une telle réalité, les travailleurs arrivent à s’organiser et à créer une dynamique collective.

Depuis le début de l’année, il y a eu de nombreuses annonces de licenciement collectif. Doit-on s’attendre à une augmentation de la conflictualité?
Il est difficile d’émettre des avis très généraux là-dessus. Je dirais qu’une augmentation de la conflictualité dépend aussi, en grande partie, de la manière dont le syndicat intervient pour canaliser l’expression collective qui peut émerger dans une entreprise.
Les statistiques des grèves montrent d’ailleurs que la plupart des grèves en Suisse ont lieu en quelques régions: Genève, Tessin, Vaud. Donc je pense que c’est le fruit de choix politiques et d’orientations syndicales. Les travailleuses et les travailleurs ont partout les mêmes problèmes et les mêmes peurs, la même envie de se battre. Aux syndicats de leur donner confiance ainsi que les instruments pour s’organiser.

Est-ce un outil que les syndicats suisses devraient remettre au centre de leur action ?
A mon avis, les syndicats ont tout à gagner d’en faire un axe prioritaire. Si nous cumulons des expériences de mobilisations collectives et que nous obtenons des succès, les travailleurs nous feront confiance. Et cette confiance est décisive, pour qu’ils puissent dépasser la peur, qui est omniprésente sur les lieux de travail. Parce que la grève est le seul outil qui nous permette une certaine autonomie. Si on n’est pas capables de faire grève, on sera toujours dépendants du bon vouloir du patronat.