A travers l’histoire mouvementée de la Silésie

Livre • Le Polonais Szczepan Twardoch signe un remarquable roman.

Nous ne croyons pas nous tromper en disant que le roman Drach est un chef-d’œuvre. Il constitue une vaste fresque romanesque à travers l’histoire de la Silésie, terre natale de l’auteur. Il est profondément original par sa structure «éclatée»: il mélange les époques, de l’aube du 20e siècle à l’ère du téléphone portable. Et cela sans que le lecteur se perde dans ce tourbillon d’événements privés ou politiques, de guerres et de changements d’identité étatique. Autre particularité: la traductrice a choisi de conserver les éléments de dialogues dans leur langue d’origine: l’allemand, le polonais, le silésien. On goûtera la saveur de ces idiomes, pour les deux derniers peu connus. Mais qu’on se rassure: leur traduction nous est donnée en fin de volume (avec le désagrément cependant de devoir changer de page, ce que des notes infrapaginales eussent évité…)

Le récit nous est conté par une narratrice intemporelle, dont on comprend vite que c’est la Terre. En elle se dissolvent les cadavres lors de leur processus de putréfaction, décrit de façon très réaliste, avec un certain goût de l’auteur pour le macabre. En elle les hommes creusent les galeries des mines de charbon. Elle sait tout de ces fourmis humaines qui se meuvent à sa surface, elle raconte leur passé, elle prédit leur mort proche ou lointaine. Or il faut dire que la mort est omniprésente dans cette histoire de plus en plus noire et tragique, l’horreur banale culminant avec la Seconde Guerre mondiale.

Une terre convoitée

Une histoire où les guerres tiennent une place centrale. Qu’il s’agisse de celle de 1914-18 dans les Flandres ou à Verdun, à laquelle plusieurs personnages participent dans les armées du Reich allemand, ou immédiatement après celle-ci des combats entre membres des Freikorps, se recrutent dans l’extrême-droite germanique, et partisans de la Pologne en train de naître, enfin des batailles de 1939-1945. Car la Silésie est, par ses richesses minières, un territoire que ne cessèrent de se disputer Allemands, Russes et Polonais. Les lieux et leurs noms attestent ces modifications de frontières: «En 1996, Nikodem Gemander est assis à l’endroit même où se situaient autrefois le cinéma, le théâtre, le restaurant, la terrasse du Stadtgarten et le cimetière soviétique. Ce lieu se nomme désormais la place Adam Mickiewicz [grand poète romantique et nationaliste polonais du 19e siècle]» Ou encore: Preiswitz se nomme maintenant Przyszowice, Neubersteich est devenu Nieborowitz, etc.

Le roman revêt aussi un aspect ethnographique: il nous plonge dans cette Silésie qui nous est si étrangère, avec ses nourritures, ses costumes traditionnels aujourd’hui quasi disparus, ses fêtes dont des noces hautes en couleurs, ses rites comme la mise à mort du cochon. La sexualité y joue aussi un rôle important. Les personnages sont bien typés. Ils connaissent pour la plupart un destin tragique.

Tout cela, pour la narratrice, n’est cependant qu’agitation superficielle des hommes et des femmes, se répétant de génération en génération. D’où son expression qui revient tout au long du livre: «mais ça n’a pas d’importance». Les êtres humains naissent, aiment, copulent, se reproduisent, travaillent, combattent, meurent puis se fondent dans la Terre, qui seule est éternelle.

 

Szczepan Twardoch, Drach (traduit du polonais), Ed. Noir sur Blanc, 2018, 399 p.