Au rendez-vous de la bonne assiette

Suisse • Le 23 septembre, les Suisses se prononceront sur deux initiatives importantes pour l’avenir de l’agriculture. Si la gauche et les Verts soutiennent les textes, le Conseil fédéral, le parlement, l’UDC, le PLR et le PDC national s’y opposent.

L’initiative pour des aliments équitables lancée par les Verts a été déposée en novembre 2015 à Berne. Le texte demande que la Confédération renforce l’offre, aussi bien locale qu’international, de denrées alimentaires de bonne qualité et produites dans le respect de l’environnement, des ressources, des animaux et des conditions de travail. Pour ce faire, la Confédération doit privilégier les produits importés issus du commerce équitable et d’exploitations paysannes cultivant le sol, mais aussi réduire les incidences négatives du transport et de l’entreposage des denrées alimentaires pour l’environnement et le climat. L’initiative demande aussi que la Confédération prenne des mesures pour endiguer le gaspillage des aliments.

A l’occasion de la conférence de presse de lancement de campagne le 9 août à Berne, les initiants ont tenu à démonter les arguments du gouvernement, qui juge l’initiative impraticable. «L’initiative mise surtout sur l’incitation et l’information. Elle est simple à mettre en œuvre. Il suffit par exemple de mieux déclarer les produits ou de conclure des conventions sectorielles d’objectifs (notamment avec le commerce de détail,ndlr). Ou de renforcer des mesures éprouvées de l’économie privée, telles que les labels. Il conviendrait également d’offrir un traitement de faveur aux importations produites de manière durable, par exemple lors de l’octroi de contingents», a ainsi assuré la conseillère nationale de Bâle-campagne, Maya Graf, co-présidente du comité d’initiative.

Un garde-fou à la libéralisation à outrance

Directeur d’Agora, organisation faîtière de l’agriculture romande, basée à Lausanne, Loïc Bardet voit, lui aussi de nombreux point positifs dans l’initiative. «En septembre 2017, le peuple a largement approuvé l’initiative de l’Union suisse des paysans (USP) sur la sécurité alimentaire. Celle-ci stipulait, dans son article d, que les échanges trans-frontaliers devaient être soumis à la durabilité. Or, un mois après Johann Schneider-Ammann, en livrant sa vision d’ensemble sur l’agriculture, en appelait à ouvrir les frontières avec les pays latino-américains du Mercosur ou à accroître les échanges avec l’UE.L’initiative des Verts peut servir de garde-fous à cette ouverture à outrance, en précisant que l’importation de produits agricoles se fasse selon des règles écologiquement et socialement soutenables», assure le spécialiste.

L’initiative ne va-t-elle pas pourtant aller à l’encontre de traités de libre-échange déjà signés par la Suisse, comme le critique le Conseil fédéral? «Il n’est inscrit nulle part dans l’initiative que les aliments importés devraient se soumettre aux normes suisses», souligne Loïc Bardet. «De plus, une étude de l’université de Berne a montré que ce conflit de normes n’existerait pas, si la Suisse se référerait à des standards internationaux reconnus. Je ne doute pas que le parlement, majoritairement à droite, privilégie cette option et choisisse une application compatible avec l’OMC», complète notre interlocuteur. Il se félicite aussi que l’initiative propose de renforcer la transparence de l’information sur la provenance des aliments. «Les enquêtes montrent que les Suisses sont prêts à payer un peu plus si cette production contribue à la biodiversité ou au bien-être animal. Il faut donc continuer à mieux informer les consommateurs sur l’origine des produits», relève-t-il encore.

Inscrire la souveraineté alimentaire dans la constitution

La deuxième initiative soumise au vote a été déposée en mars 2015 à Berne. Lancée par le syndicat Uniterre, elle se veut encore plus amitieuse, en exigeant que le concept de souveraineté alimentaire rentre dans la constitution et que la Confédération favorise une agriculture paysanne indigène rémunératrice et diversifiée. Tout en demandant que le gouvernement s’engage à favoriser le nombre d’actifs dans l’agriculture, l’initiative veut une préservation des surfaces cultivables, proscrire les OGM, veiller à une harmonisation des conditions de travail des salariés de la terre en Suisse. En ce qui concerne les denrées importées, l’initiative veut que la Confédération continue à prélever des droits de douane et régule les volumes d’importation. Elle veut aussi qu’aucune subvention à l’exportation ne soit plus attribuée. Ce qu’approuvent des associations d’entraide comme Solidarité sans frontières (SOSF). «Ce type de subventions concurrence directement les marchés locaux sur lesquels nos surplus sont déversés à moindre prix empêchant l’essor d’une agriculture locale répondant aux besoins de ces populations», soulignait Amanda Ioset, secrétaire générale de l’organisation lors de la conférence de presse de lancement de l’initiative le 16 août.

Haro sur les marges de la grande distribution

A la fin du mois, les initiants sont redescendus dans l’arène pour assurer que leur initiative ne ferait ni augmenter les prix, ni réduire la diversité de l’offre. « On veut que les marges de la grande distribution soient déclarées et connues. Ces marges sont les plus hautes d’Europe et ont une incidence déterminante sur les prix aux consommateurs. On pense que c’est un facteur du tourisme d’achat», a ainsi tonné Pierre-André Tombez, président de l’Alliance pour la souveraineté alimentaire. «Notre objectif est d’augmenter l’offre avec des milliers de spécialités régionales et des manières de faire différentes d’une ferme à l’autre, des magasins régionaux, des collaborations avec les boulangeries et boucheries artisanales et les restaurants», a-t-il continué. «La souveraineté alimentaire a un impact positif sur l’économie, sur l’être humain, sur l’environnement. Seule une agriculture diversifiée, utilisant les variétés locales et protégeant les ressources naturelles, sera capable de freiner les bouleversements promis par le changement climatique», a revendiqué Sylvie Bonvin-Sansonnens, cheffe du groupe des Verts au parlement fribourgeois.

Pour sa part, la faîtière paysanne Agora a décidé de laisser la liberté de vote à ces membres, considérant qu’elle allait extrêmement loin dans les détails et les exigences. «L’initiative présente plusieurs points intéressants, comme l’exigence que la Confédération soutienne la création d’organisations paysannes visant à assurer l’adéquation entre l’offre des paysans et les besoins de la population. Renforcer le rôle d’Interprofessions (IP) va dans le bon sens. Les interprofessions actives dans la production de fromage d’appellation d’origine sont de bons exemples permettant d’assurer un meilleur revenu. Ce qui n’est malheureusement pas encore le cas de l’Interprofession du lait, qui n’arrive pas à assurer un prix équitable et décent aux producteurs», conclut Loïc Bardet.

 

A noter: Table ronde sur la souveraineté alimentaire Mardi 11 septembre à partir de 18h30. Centre Fries, Rue G. Techtermann 8, Fribourg

Avec la participation de: Sylvie Bonvin Sansonnens, maître-agricultrice, députée au Grand Conseil fribourgeois, ardente défenseur des paysan.ne.s Florian Rochat, ancien directeur du Centre Europe Tiers-Monde (CETIM),  spécialiste du concept de souveraineté alimentaire dans les pays du Sud et des luttes paysannes à travers le monde.

Organisé par Gauchebdo, Entrée libre, collecte