Une réconciliation et des interrogations

Suisse • L’Ethiopie et l’Erythrée, pays de la Corne de l’Afrique, ont signé en début d’été un accord de paix historique. En plus des nombreux enjeux intérieurs et régionaux, la question du sort réservé aux réfugiés, notamment en Suisse, fait débat. (Par Paulos Asfaha et Amanda Ioset)

Une manifestation lausannoise du collectif R en 2015 pour s’opposer au renvoi d’un requérant érythréen en italie. Gustave Dghilage

Le 9 juillet 2018, l’indéboulonnable président érythréen Isaias Afewerki et le nouveau premier ministre éthiopien Abiy Ahmed ont signé une «Déclaration conjointe de paix et d’amitié» à Asmara, capitale de l’Érythrée. L’accord est historique puisqu’il met fin à vingt ans d’état de guerre entre les deux pays, en garantissant notamment le retrait des troupes militaires éthiopiennes des territoires érythréens occupés depuis 2000.

Deux pays et une relation complexe

Colonie italienne de 1890 à 1941, l’Érythrée a été conquise par la Grande-Bretagne pendant la deuxième guerre mondiale. La résolution 390 (V) de l’Organisation des Nations Unies décide alors d’incorporer l’ex-colonie à l’Éthiopie alors dirigée par l’empereur Hailé Sélassié. Privé de son droit à l’autodétermination, le peuple érythréen fonde rapidement des mouvements indépendantistes. En 1961, débute une guerre de libération qui durera trente ans et fera plus de 150’000 morts. Elle s’achèvera en 1991, quand le Front populaire de libération de l’Érythrée (FPLE) capture la ville d’Asmara, capitale de l’ex-province éthiopienne, tandis qu’au même moment, les troupes du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FPRDE, allié des Érythréens) entrent dans Addis-Abeba. Désormais devenus gouvernements légitimes, les deux mouvements de libération vivent une véritable lune de miel jusqu’en 1998. L’Éthiopie soutient le référendum d’autodétermination organisé par le Gouvernement provisoire de l’Érythrée tandis que ce dernier octroie le libre-passage des marchandises éthiopiennes via les ports érythréens d’Assab et Massawa. Cependant, en mai 1998, débute entre les deux pays une guerre qui fera plus de 110’000 morts. L’accord d’Alger, signé en 2000, mettra fin aux hostilités, prévoyant la création d’une commission chargée d’établir une frontière définitive entre les deux pays. En 2002, celle-ci rend son verdict, mais jusqu’en 2018, rien ne bouge, l’Éthiopie refusant le nouveau tracé et l’Érythrée écartant tout dialogue avec le gouvernement éthiopien tant que celui-ci ne retire pas ses troupes militaires des territoires désormais érythréens. Les frontières sont fermées, les biens ne circulent plus, impossible même de téléphoner de l’autre côté de la frontière…

Abiy Ahmed chamboule l’Éthiopie

Un événement bouleverse pourtant cette situation de tension persistante. En mars 2018, le premier ministre éthiopien Hailémariam Dessalegn démissionne, remplacé par un jeune oromo (groupe ethnique le plus important en Éthiopie) de 41 ans: Abiy Ahmed. Celui-ci déclare vouloir faire définitivement la paix avec l’Érythrée et normaliser les relations entre les deux pays. Contre toute attente, il impose au Comité exécutif du FPRDE au pouvoir d’accepter le tracé de la frontière éthio-érythréenne sans condition. S’en suivront plusieurs visites présidentielles jusqu’à la signature de la paix le 9 juillet. Les lignes téléphoniques sont rétablies, puis les vols directs entre les deux capitales. Des familles séparées depuis des années se retrouvent.

 

Au niveau interne, tout va très vite en Ethiopie: les anciens mouvements d’opposition basés en Érythrée sont légalisés et leurs leaders amnistiés. Des opposants vivant en exil en Europe ou aux États-Unis, comme le militant oromo Jawar Mohammed, rentrent au pays ou annoncent leur intention de le faire avant les prochaines élections législatives de 2020. La réconciliation nationale semble avancer dans ce pays fédéraliste constitué de neuf régions administratives, même si des violences entre groupes ethniques ont éclaté ces dernières semaines, peut-être exacerbées pas le rythme des changements.

Pour l’Érythrée, les questions subsistent. Au niveau régional, une des conséquences de l’accord de paix est un rapprochement avec la Somalie qui pourrait bien conduire à la suspension des sanctions de l’ONU qui pèsent depuis 2009 sur l’économie érythréenne. Pour rappel, au niveau interne, le gouvernement justifie la non-organisation d’élections ou la non-entrée en vigueur de la Constitution de 1997 par la situation de «ni-guerre, ni-paix» avec l’Éthiopie. Pour être cohérent avec le discours entretenu depuis 2002, les autorités devraient maintenant accélérer les réformes politiques. Le maintien du service national illimité étant également justifié par le conflit éthio-érythréen, sa disparition serait logique. Quelques signes encourageants sont à noter. Des centaines de prisonniers ont été libérés récemment dans les environs d’Asmara. Ils étaient détenus pour appartenance à des groupes religieux interdits, tentative d’évasion du pays et refus de participer au service national. Les derniers arrivants dans le système du service national se sont d’ailleurs vus annoncer qu’ils seraient la première génération depuis 24 ans à accomplir un service limité à 18 mois. Les sites d’information proches du gouvernement font également savoir que de nouvelles réformes seront annoncées en septembre.

Quid des réfugiés?

A l’étranger, certains se sont vite saisis de «l’intérêt» que pourrait représenter le rapprochement diplomatique entre l’Éthiopie et l’Érythrée pour se débarrasser des réfugiés éthiopiens et érythréens. Quelques jours après la conclusion de l’accord, la ministre de la Justice israélienne Ayelet Shaked a ainsi déclaré que les demandeurs d’asile originaires de l’Érythrée seraient immédiatement expulsés si le pays renonçait à son service militaire.

En Suisse aussi, la récupération politique va bon train, avec un bloc bourgeois – toutes tendances confondues – qui profite de l’occasion pour demander un durcissement de la pratique du Secrétariat d’État aux migrations (SEM) vis-à-vis des Érythréens.

Rappelons tout de même que ni l’UE ni la Suisse n’ont attendu les récents développements politiques pour renforcer leur stratégie de renvois vers les deux pays de la Corne de l’Afrique. En juin 2016 déjà, la Commission européenne présentait un nouveau «cadre pour les partenariats migratoires», dans la droite ligne de sa politique d’externalisation des frontières. L’Éthiopie y figurait déjà comme l’un des cinq pays prioritaires pour une coopération accrue incluant accord de réadmission, collaboration avec la police des frontières et missions d’identification.

En mars dernier, un accord de réadmission était conclu entre l’Union européenne et l’Éthiopie, cette dernière s’engageant désormais à accepter les renvois forcés de ses ressortissants dont la demande d’asile aurait été rejetée. L’accord est aussi valable pour la Suisse.

Quant aux ressortissants érythréens, la pratique de la Suisse à leur égard n’a cessé de se durcir depuis plus d’une année. Sur la base d’un jugement du Tribunal administratif fédéral (TAF), le SEM a annoncé début avril 2018 sa volonté de réexaminer les cas de 3’200 admissions provisoires. Au jour d’aujourd’hui, 250 admissions provisoires ont été examinées et une vingtaine levées, soit 9%. Comme l’Érythrée n’accepte pas les renvois forcés, seuls des retours «volontaires» seront possibles. Celles et ceux qui refuseront de partir se retrouveront alors à l’aide d’urgence, dans la précarité et sans permis de séjour. Cela alors qu’on apprenait récemment via le Matin dimanche que près de la moitié des Erythréens ayant déposé une demande d’asile en Suisse depuis le début de l’année sont des bébés nés sur le territoire helvétique…