Dans les flammes de Cheiry et de Salvan

Livre • Dans un ouvrage passionnant, Julien Sansonnens s’interroge sur les drames liés à l’Ordre du Temple solaire.

Dans «l’enfant aux etoiles», Julien Sansonnens pousse le lecteur à interroger la réalité complexe des sectes.

Julien Sansonnens a abandonné une «carrière» politique courte mais prometteuse pour se consacrer à la littérature. Son troisième opus, L’Enfant aux étoiles, confirme son talent. Bien qu’il s’intitule «roman», ce livre est d’abord le récit de la déviance d’un groupe mystico-ésotérique vers le suicide et l’assassinat collectifs, qui défrayèrent la chronique en 1994-95. Chacun se souvient des drames de Cheiry et de Salvan, qui remplirent les pages de la presse pendant des semaines. Mais l’ouvrage constitue aussi une constante interrogation sur une réalité complexe, où la conviction sincère côtoie l’escroquerie, et la richesse initiale d’une vie communautaire épanouissante le basculement dans la folie (auto)meurtrière. L’auteur ne raisonne donc pas en termes de «bien» et de «mal», ceux-ci étant inextricablement liés.

Fille et maîtresse

Julien Sansonnens a centré son œuvre sur le personnage d’Emmanuelle, fille de Jo Di Mambro, le gourou principal de l’Ordre, et de l’une de ses maîtresses, née d’une soi-disant «conception théogamique», déclarée enfant cosmique et avatar d’une divinité hindoue… Comment le Maître a-t-il pu faire croire à ses disciples, où l’on trouvait certes quelques «paumés» en recherche, mais aussi des médecins, des avocats, de telles inepties? C’est l’une des nombreuses questions que se pose l’auteur, et qui restent parfois sans réponse. Comment Di Mambro a-t-il pu témoigner à sa fille un amour jaloux, puis la conduire à la mort dans l’holocauste de Salvan? Comment ce personnage médiocre, sans prestance physique ni culture, a-t-il pu exercer une telle fascination hypnotique sur ses ouailles? Quant aux morts collectives, s’agit-il véritablement de suicides, ou d’assassinats? Qui était pleinement conscient de la réalité du Transit vers un monde meilleur proposé – ou imposé – par le gourou? Au final, qui était coupable, et qui innocent, dans cette histoire qui gardera toujours ses zones d’ombre?

La fin de l’Ordre du Temple solaire est connue. Et pourtant – en cela résident les qualités du romancier – Julien Sansonnens parvient à nous tenir en haleine. Il nous décrit la naissance de la «secte» (l’auteur n’utilise jamais ce terme), son essor, une époque où elle a pu répondre aux interrogations existentielles d’hommes et de femmes en quête de Sens, dans un monde qui souvent n’en a plus, en dehors de valeurs matérialistes et marchandes. Puis s’instaurent les doutes en l’honnêteté financière des leaders vivant de plus en plus dans un luxe incompatible avec les idéaux initiaux du mouvement. Enfin c’est le compte à rebours et la marche à la mort, qui va concerner des dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants. Un récit passionnant, glaçant, et qui doit conduire lecteurs et lectrices à s’interroger, avec l’auteur, sur les causes du succès actuel de groupuscules cultivant, à côté d’un idéal de vie frugal et «naturel», un fatras mystico-théologique abscons refusant toute rationalité.

Julien Sansonnens, L’Enfant aux étoiles, Vevey, L’Aire, 2018, 268 p.