«Favoriser une agriculture diversifiée»

Votation • Soutenant les initiatives des Verts et d’Uniterre, Florian Rochat, spécialiste des relations Nord-Sud et ancien directeur du Centre Europe-Tiers-Monde estime que «la souveraineté alimentaire est fondamentale pour les paysans et pour la population». Interview.

actuellement, le prix du lait payé trop bas aux paysans par les grandes enseignes ne permet pas aux producteurs de vivre de leur travail. (LDD)

Florian Rochat est éditeur de plusieurs publications consacrées au syndicat agricole mondial de base «La Via Campesina» et co-auteur d’ouvrages sur la coopération internationale ou les méfaits des accords de libre-échange. Connaisseur du secteur agricole, il revient sur l’importance de la votation du 23 septembre.

Pourquoi soutenez-vous ces deux initiatives?

Floriant Rochat La position de principe générale pour laquelle se battent les paysans au niveau international, et particulièrement au sein de La Via campesina, se revendique expressément de la défense de la souveraineté alimentaire depuis 1996. Celle-ci implique que chaque pays est en droit de définir souverainement sa politique agricole. Or, cette souveraineté a été démantelée par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), notamment lors du cycle de l’Uruguay round du GATT (1986-1994) et par les politiques d’ajustements structurels imposées par le FMI ou la Banque mondiale. Les paysans du Sud ont progressivement été dépossédés de leurs moyens de subsistance au profit des puissances du Nord et des grandes multinationales de l’agroalimentaire.

Rappelons qu’au niveau mondial, 1/3 de la population travaille dans l’agriculture à bras, sans attelage. Du fait des distorsions de concurrence induites par les subventions à l’exportation de produits agricoles du Nord, les petits paysans du Sud disparaissent. Ce qui conduit à un accroissement de l’exode rural.

Des paysans à la merci des grands distributeurs

Au Nord, les paysans ne peuvent plus maîtriser l’ensemble de leur production. En amont, ils sont tributaires des grandes multinationales d’intrants, de semences ou des crédits bancaires. En aval, ils sont à la merci des grands groupes de distribution alimentaire comme Coop et Migros en Suisse. Les paysans deviennent littéralement des sous-traitants des grandes entreprises agro-alimentaires. Cela produit une pression énorme sur les petits et moyens paysans. Aujourd’hui, 4 fermes disparaissent par jour en Suisse. Le nombre d’exploitations agricoles est passé de 111’300 unités en 1975 à 51’600 unités en 2017. La surface moyenne des exploitations a plus que doublé par rapport à 1975, atteignant aujourd’hui 19 hectares en moyenne.

Malgré cela, le revenu paysan se réduit dans la plupart d’entre elles. Le secteur n’occupe plus que 2% de la population active, sur fond de baisse des prix. Aujourd’hui, le litre de lait est payé 50 centimes par les grandes enseignes, ce qui ne permet pas aux producteurs de vivre de leur travail. L’initiative des Verts pour des aliments équitables, qui permettra aux consommateurs d’obtenir une transparence accrue sur la provenance des denrées alimentaires et celle d’Uniterre en faveur de la souveraineté alimentaire sont importantes, tant pour les paysans que pour la population. Favoriser une agriculture diversifiée comme le proposent les initiatives contribue aussi à renforcer la diversité des pratiques culturelles et de préserver des modes de vie.

La droite et le Conseil fédéral considèrent que ces initiatives vont renchérir le prix des denrées importées et accroître l’administration du fait de contrôles renforcés sur les importations. Que leur répondez-vous?

Il n’est pas du tout prouvé que ces initiatives accroissent le coût des contrôles de qualité aux frontières ou le prix de l’alimentation. Il faut cependant noter que la part du budget des ménages suisses consacré à ce poste est faible en comparaison internationale, de l’ordre de 15% en 2017. Celle-ci peut être augmentée, à condition qu’on englobe cet accroissement dans des luttes plus globales comme celles qui revendiquent une amélioration des salaires, une baisse des prix des loyers chers ou des primes d’assurance-maladie. Les initiatives ne veulent pas imposer non plus l’autarcie ou la fermeture des frontières comme le critiquent les opposants. Il s’agit simplement de reprendre la main sur l’agriculture pour ne plus la faire dépendre des lobbies.

Quels sont les autres points importants des initiatives que vous mettez en avant?

Les initiatives permettent de faire en sorte que l’agriculture ne soit pas considérée comme une activité comme les autres. L’initiative d’Uniterre veut aussi réduire la concurrence entre les paysans et les agricultures, en supprimant les subventions à l’exportation, et renforcer l’agriculture de proximité, en interdisant aussi l’utilisation d’OGM.

En cas d’acceptation des initiatives, quel pourrait être l’impact international?

Sans préjuger de l’impact international que pourrait avoir une telle approbation, il est indéniable qu’elle pourrait être un exemple utile dans le combat pour la souveraineté alimentaire. Elle pourrait aussi être un signe encourageant au sein des pays riches pour favoriser cette exigence d’échanges économiques et agricoles équitables à l’échelle internationale