Les femmes passent à l’offensive

Suisse • Une grande manifestation nationale pour l’égalité et contre les discriminations qui touchent les femmes aura lieu le 22 septembre à Berne. Interview de Maria Pedrosa et Vanessa Monney, en charge du dossier au Syndicat des services publics (SSP).

Le principe de l’égalité entre femmes et hommes dans la Constitution date de 1981, tandis que la loi sur l’égalité (LEg) a été adoptée en 1996. Malgré la grève des femmes du 14 juin 1991, qui a mobilisé plus de 500’000 femmes en Suisse, dans la rue et sur les lieux de travail, l’égalité n’est toujours pas réalisée et les attaques contre les droits des femmes pleuvent. Maria Pedrosa et Vanessa Monney, secrétaires syndicales au Syndicat des services publics (SSP) et responsables du groupe femmes, éclairent les enjeux autour de la manifestation féministe du 22 septembre prochain et expliquent les raisons du ras-le-bol des femmes.

Dans quel contexte a émergé la décision d’organiser cette manifestation ?

Maria Pedrosa: En janvier a eu lieu le Congrès des femmes de l’Union syndicale suisse (USS), tandis que la session parlementaire traitait de la révision de la Loi sur l’Egalité (LEg), concoctée par Simonetta Sommaruga. Depuis des années, les femmes de l’USS demandent des contrôles de l’égalité salariale dans les entreprises, ainsi que des sanctions en cas de non-respect de ce principe. Or, le Conseil des Etats a introduit des modifications à la révision de la LEg qui en limitaient sa portée. Il proposait que les contrôles s’effectuent sur une base volontaire, que les sanctions soient supprimées et que seules les entreprises de plus de 100 salariés soient concernées par ces contrôles, contre 50 dans le projet initial. Cela a constitué une véritable gifle pour les militantes présentes.

Quelques mois auparavant, PV 2020, qui prévoyait une augmentation de l’âge de la retraite des femmes, avait représenté un camouflet pour les femmes syndicalistes.

Lors de ce congrès des femmes, le SSP avait préparé une résolution qui demandait à l’USS de mettre les moyens nécessaires afin d’organiser une nouvelle mobilisation, voire une nouvelle grève des femmes en 2019. Il s’agissait de suivre l’exemple de la grève générale des femmes qui a eu lieu en Espagne le 8 mars, mais également des Argentines, des Chiliennes, qui se sont mobilisées pour le droit à l’avortement et contre les violences, et bien sûr des femmes suisses en 1991. On s’est donc dit: «Nous aussi on peut le faire» et la résolution du SSP a été acceptée à l’unanimité.

Au cours des discussions, la question de la traditionnelle manifestation syndicale de l’automne a également été mise sur la table. Et il a été décidé de demander au Comité directeur de l’USS qu’elle porte sur l’égalité. Le climat du congrès était plutôt combatif, on sentait un ras-le-bol, mais en même temps un élan, une volonté de se battre.

Comment vous-êtes vous organisées concrètement après ce congrès ?

MPa: Beaucoup de militantes, notamment romandes, souhaitaient que la manifestation du 22 septembre ne se limite pas qu’à la question de la révision de la LEg et à l’égalité salariale, mais que les revendications portent sur toutes les discriminations dont sont victimes les femmes, que ce soit sur le lieu de travail, à la maison ou dans l’espace public.

Après le congrès, nous avons organisé des assises féministes romandes, qui se sont déroulées le 2 juin à Lausanne (voir notre article du 7 juin). Près de 150 femmes y ont participé et ont adhéré massivement au projet de grève du 14 juin 2019.

La manifestation du 22 septembre a été présentée comme un moment de mobilisation dans l’année, qui nous mènerait jusqu’à la grève. Pour les militantes romandes, elle est donc devenue une étape du calendrier de notre année féministe et nous avons prévu de mettre sur pied un tronçon romand dans le cortège, qui appelle à la grève de l’année prochaine.

Le même engouement s’est-il retrouvé par la suite, lors de la création des collectifs d’action dans les différents cantons ?

MPa: On sent un véritable élan en faveur de cette grève. En Valais, ce sont 100 femmes qui se sont réunies. Cela n’arrive pas tous les jours.

Vanessa Monney: Dans le collectif vaudois, nous avons toujours au minimum 50 participantes, dont des femmes d’Aigle, de Morges, etc. D’habitude nous sommes nous retrouvons toujours les mêmes personnes, principalement entre Lausannoises. Mais cette fois-ci la participation est bien plus large. Et des assises féministes ont également eu lieu en Suisse alémanique samedi dernier.

MPa: Il y a aussi des politiciennes qui s’expriment assez ouvertement sur le fait qu’il y aura une grève, des Vertes, des socialistes…Notre collectif vaudois se rencontre mensuellement, mais il est prévu que les réunions s’accélèrent. Il y a aussi des sous-groupes, comme le groupe de travail autour de la rédaction d’un manifeste ou la coordination interrégionale. Des groupes sont également en train de se créer sur les lieux de travail et de formation, comme à l’Unil, dans les hôpitaux…

Quelles revendications allez-vous porter lors de cette manifestation et au-delà ?

MPa: Il est clair que le projet aux Etats n’est pas suffisant, il est catastrophique. Il ne prévoit pas de sanctions, ce qui donne un très mauvais signal. C’est comme si on ne mettait pas d’amende à un automobiliste qui grille un feu rouge, et qu’on l’avertissait simplement qu’il ne fallait pas recommencer… Nous allons donc manifester contre cette loi d’application minimaliste de la LEg. Mais finalement, cette question de contrôle et de transparence des salaires, c’est l’arbre qui cache la forêt.

C’est une manifestation pour l’égalité salariale, mais au sens large, qui englobe par exemple la problématique du travail domestique invisibilisé et non rémunéré, le fait que les femmes en Suisse soient cantonnées à quelques emplois, en raison d’un marché du travail extrêmement cloisonné. Parfois on la sous-estime, mais une des principales sources de discrimination reste la maternité. Le monde du travail et l’entreprise se retournent contre les femmes qui tombent enceintes.

VMy: Le projet de révision de la LEg a une vision extrêmement restrictive de la question des inégalités salariales. La méthode d’auto-contrôle Logib, qui mesure ces écarts salariaux, ne prend en compte qu’une partie du problème. Ce que nous voulons dénoncer, c’est également les inégalités par secteur, comme le fait que les aides-soignantes soient moins payées que les policiers, à formation égale, ou que d’autres professions historiquement masculines. Ou le fait que la plupart des femmes travaillent à temps partiel, souvent imposé, faute de places de crèches publiques et accessibles. Elles sont donc discriminées aussi bien au cours de leur vie active qu’à la retraite, étant donné que le système de rémunération et de prévoyance est pensé pour une personne qui travaille durant toute sa vie active à plein-temps. Et autour de ces thématiques, se pose toute la question de l’autonomie et de l’indépendance des femmes. Pour beaucoup d’entre elles, il est impossible de tourner seules avec un petit salaire dans une branche mal rémunérée ou avec un emploi à temps partiel.

Des actions sont-elles déjà prévues après la manifestation du 22 septembre?

MPa: Nous continuerons notre travail vers la grève! Le collectif vaudois se réunira le 4 octobre. Nous ferons un bilan de la manifestation et nous travaillerons sur le manifeste, que nous souhaitons publier assez rapidement. Il y aura ensuite plein d’autres actions d’ici à l’année prochaine, comme une conférence de la médecin généraliste Marie-Claude Hofner sur les violences le 13 novembre à la Maison de la Femme à Lausanne, le 25 novembre lors de la journée internationale contre les violences à l’encontre des femmes, des actions autour de la consommation en solidarité avec les vendeuses à Noël ou encore en février 2019, à l’occasion des 70 ans du droit de vote des femmes dans le canton de Vaud.

 

Manifestation nationale pour l’égalité salariale et contre les discriminations ENOUGH18

Le 22.09.2018 à Berne

13h30 : Rendez-vous sur la Schützenmatte

15h : Interventions et musique sur la Place fédérale

Déplacements gratuits en trains spéciaux

Départ: 11h02 Genève-11h19 Nyon-11h39 Morges-11h59 Lausanne-13h01 Fribourg-13h34 Berne. Les retours en trains spéciaux gratuits se feront dès 17h environ. Il n’est pas nécessaire de s’annoncer.