A l’assaut des maisons vides depuis 30 ans

Vaud • L’Association pour le logement des jeunes en formation (ALJF) se bat pour loger des jeunes dans le besoin depuis 1988.

L’ALJf offre aujourd’hui un logement à environ 180 étudiants dans des maisons en attente de démolition ou de réaffectation. (ALJF)

Dans un contexte de pénurie de logement, l’association lausannoise qui loge des jeunes en formation dans des maisons temporairement vides par le biais de «contrats de confiance» a fêté ses trente ans ce week-end. Reportage à l’occasion du dernier jour des festivités, qui se sont déroulées du 14 au 17 septembre.

Le jardin de l’impressionnante bâtisse sise à l’avenue Jean-Jacques Cart 2, à Morges, a été aménagé afin d’accueillir la dernière soirée de quatre jours de festivités. Un petit salon décoré avec les photographies suspendues des maisons laissées à l’abandon dans la région, une bibliothèque qui contient des ouvrages sur la thématique du logement, des ateliers de sérigraphie et de bijoux, un écran permettant de projeter un film plus tard dans la soirée, et même une cuisine afin de préparer un repas populaire et ainsi rassasier les convives…le tout en plein air! On se sent comme chez soi dans cette maison qui bénéficie à une dizaine de membres de l’ALJF depuis un peu plus de cinq ans, grâce à un «contrat de confiance» signé avec la commune de Morges.

3000 jeunes en formation logés

Créée en 1988 dans le cadre des luttes pour le droit au logement, l’association bénévole et autogérée a vu passer quelque 3’000 jeunes en formation et à revenu modeste. Elle offre aujourd’hui un logement à environ 180 étudiants dans des maisons en attente de démolition ou de réaffectation, grâce à des contrats de prêts-à-usage, basés sur le Code des obligations. Comme l’explique Guillaume, président de l’ALJF: «Ces contrats ne sont pas très contraignants et offrent beaucoup de flexibilité à la personne qui prête son logement. Les bénéficiaires ne sont pas protégés par un contrat de bail et n’ont pas beaucoup de droits.»

Les propriétaires prêtent leur bien gratuitement à l’ALJF, qui en contrepartie s’engage à rénover et à entretenir les maisons, jusqu’au terme du contrat. Cette présence permet notamment d’éviter les déprédations, dans des constructions qui abritent parfois un patrimoine oublié.

Valentin est étudiant en humanités numériques et il loge à Jean-Jacques Cart 2 depuis bientôt quatre ans, ce qui en fait le plus ancien habitant. Il délaisse momentanément l’atelier bijoux pour évoquer son logement : «Dans la cave de la maison, il y a un vieux pressoir, et les millésimes des vins qui étaient fabriqués ici au 19ème siècle ont été inscrits au plafond à l’aide de bouchons brûlés.»

Les membres de l’ALJF versent quant à eux une contribution mensuelle pour le logement, qui permet de mutualiser les différents frais. Grâce à l’excédent de ses contributions, l’ALJF a même pu mettre en place un fonds de solidarité qui travaille avec différentes associations comme Point d’appui, le CSP ou encore l’Association de défense des chômeurs (ADC) et paie de temps à autre un loyer à une famille dans le besoin, notamment pour éviter l’expulsion de son logement.

Toilette sèches et couvre-feu

Marine, membre du comité d’organisation et étudiante en architecture, a délaissé sa table de sérigraphie pour résumer les événements festifs du week-end, afin de médiatiser le fait que de nombreuses maisons sont abandonnées. Cette année, une carte de la région recensant une trentaine de lieux inhabités a été imprimée pour l’occasion. «Chaque soir, une maison vide avait été choisie afin d’y organiser des animations en présence du public, et une lettre envoyée à son propriétaire pour l’avertir, explique Marine. Toutes les missives sont restées sans réponse… Après une heure d’entretien de ces jardins laissés en friche à l’aide de tondeuses à gazon et d’une débroussailleuse, des concerts de musique classique, des ateliers de poterie, des projections de films, ou encore un repas collectif étaient prévus. L’objectif était que, tout en respectant la maison, la population se rend compte du scandale que représente le fait qu’elle soit laissée à l’abandon alors que des gens sont dans le besoin. On avait même construit des toilettes sèches, pour éviter toute dégradation des lieux, et on pensait partir à 22h, tout sagement, en respectant le couvre-feu.» La police est toutefois intervenue peu après l’arrivée de membres de l’ALJF dans l’enceinte de la maison où était prévue la première soirée d’animations le vendredi. L’action a donc dû être redéfinie le soir même lors d’une réunion d’urgence, afin d’être organisée les jours suivants dans les jardins des maisons de l’ALJF.

Exorcisme de maisons

Le samedi après-midi, environ 80 personnes ont participé à une alleycat, une course d’orientation cycliste dans le jargon des coursiers à vélo. Le soir, une fête était organisée dans le jardin de la maison de la Pontaise 15, dernière étape de l’alleycat, qui a rassemblé environ 100 personnes. Face à l’interdiction d’investir les maisons vides faute d’autorisation explicite des propriétaires, les participants ont choisi d’organiser un «exorcisme de maison» durant la nuit, pour dire leur colère et leur incompréhension devant ces demeures abandonnées. Marine s’explique: «Comme nous n’avons pas pu organiser nos actions comme nous avions prévu, nous avons décidé d’organiser une cérémonie pour chasser les fantômes qui hantent cette maison vide et morte, afin d’y loger des jeunes en formation et d’y insuffler de la vie.» Pendant ce temps, la soirée se poursuit à Jean-Jacques Cart 2. Les concerts des chanteuses de Tâdaam, dont certaines sont des anciennes de l’ALJF, va bientôt commencer, suivi des chants de la chorale anarchiste.

 

La collaboration avec les collectivités publiques fonctionne bien

Celles-ci ont compris depuis longtemps l’intérêt que revêt une telle structure, en particulier dans le contexte de pénurie du logement qui sévit sur l’arc lémanique depuis une vingtaine d’années. En effet, le marché du logement est considéré comme sain lorsque le taux de vacance s’élève à 1.5%, niveau qui n’a plus été atteint dans le canton de Vaud depuis l’an 2000. Ainsi, si le taux de logements disponibles est remonté à 1.1% au niveau cantonal en 2018, il est de 0.7% à Lausanne et de 0.3% dans l’Ouest lausannois… Le taux de vacance ne donne par ailleurs aucune information sur le niveau des prix des biens disponibles à la location, ou encore si ces derniers sont adaptés aux besoins des personnes qui recherchent un logement, par exemple au niveau de la taille.

Ainsi, les 17 maisons actuellement occupées par l’ALJF appartiennent à la Ville de Lausanne ou aux communes proches. La difficulté pour signer de nouveaux contrats de confiance vient des propriétaires privés. Chaque année, l’association réalise un recensement de toutes les maisons vides du Grand Lausanne. Un dossier de présentation de l’association est ensuite envoyé à chaque propriétaire, accompagné des lettres de soutien d’institutions renommées comme l’Université de Lausanne, l’ECAL, la Chambre vaudoise immobilière, ou encore les Municipalités de Lausanne, Morges ou Renens.

Mais la démarche s’apparente le plus souvent à un coup d’épée dans l’eau, comme le déplore Guillaume. «Tous nos partenaires disent qu’on est très fiables, qu’on ne pose pas de soucis et qu’on part à la date prévue. Malheureusement, malgré les 40 dossiers envoyés cette année à des propriétaires privés, aucun n’a accepté de nous prêter sa maison. Alors qu’en discutant avec les voisins, ceux-ci nous disent que telle maison est vide depuis huit ans, qu’elle a déjà été squattée deux fois et qu’elle a dû être murée, que le propriétaire l’utilise pour entreposer sa voiture de collection… »