«Il faut une solution politique pour l’Aquarius»

Suisse • La Nyonnaise Kiri Santer a passé un mois et demi comme chargée de recherche et de documentation à bord de l’Aquarius- un navire qui sauve des migrants en mer. Sans pavillon et bloqué à Marseille, le bateau est au centre de tous les débats en Europe.

«Le manque total de coordination des autorités dans la zone libyenne m’a particulièrement frappée», souligne Kiri Santer. (Maud Veith / SOS Méditerranée)

Cette semaine, une pétition forte de 25’000 signatures a été déposée à Berne, demandant que la Suisse octroie un pavillon suisse à l’Aquarius afin qu’il continue ses missions. Qu’en pensez-vous?

Kiri Santer Il faut trouver une solution politique pour permettre à l’Aquarius de continuer son travail de sauvetage. Demander que la Confédération octroie un pavillon suisse, en remplacement de celui de Panama, serait un geste symbolique important pour la Suisse, forte de sa tradition humanitaire et dépositaire des Conventions de Genève. Si le Conseil fédéral accepte cette proposition, il sera sans doute plus difficile pour Matteo Salvini, chef de file de la Ligue du Nord, d’exercer une pression politique sur notre pays pour exiger une révocation du pavillon, qui reste une chose exceptionnelle.

Pourquoi est–il toujours nécessaire d’avoir des bateaux de sauvetage comme l’Aquarius en mer Méditerranée?

Les bateaux de sauvetage de la société civile, comme l’Aquarius, le Mare Ionio italien ou l’Open Arms espagnol, qui viennent de repartir en mer, sont absolument nécessaires pour sauver des vies. Même si le nombre de départ de la Libye a baissé, il reste encore des milliers de personnes coincées dans ce pays en pleine instabilité politique, qui cherchent à partir. Mi-Septembre, l’Aquarius a même sauvé des Libyens, tant le pays est menacé par l’escalade du conflit.

Qu’est ce qui vous a le plus marqué durant vos trois mois en mer à bord de l’Aquarius?

J’ai souvent été en contact avec le capitaine du bateau et le chef des secouristes, et j’ai été très impactée par le manque total de coordination des autorités dans la zone libyenne. Il était, par exemple, impossible de contacter les gardes-côtes libyens, pourtant reconnus depuis juin comme l’autorité compétente de coordination dans cette zone. Quand on contactait le Centre de coordination des secours à Rome, qui reçoit les appels de détresse, celui-ci ne nous relayait pas non plus toutes les informations. Lors d’une opération de sauvetage, nous avons inutilement navigué pendant des milles, car les autorités italiennes ne nous ont pas avertis que les gardes-côtes libyens avaient repêché les migrants. On a l’impression d’être menés par le bout du nez et qu’on nous cache ce qui se passe. Cela entraîne une immense frustration sur le bateau face à notre mission.

Rome a accusé les bateaux de sauvetage d’avoir des contacts avec les passeurs. Qu’en est-il?

Ces accusations ne sont pas fondées. Si l’on s’intéresse aux activités de l’Aquarius, on constate que ce bateau respecte les règles maritimes, alors que les Libyens les violent. Ce type de discours est très dangereux et fait partie d’une rhétorique anti-migratoire. Ils occultent aussi le fait que les migrants n’ont aucune voie légale et sûre pour déposer une demande d’asile.

Les pays de l’Union européenne ont montré leurs dissensions concernant la répartition des migrants à l’échelle nationale. Que pensez-vous de cette attitude?

Matteo Salvini représente simplement un symptôme de la politique anti-migratoire de l’Europe. La Suisse, par exemple, renvoie quotidiennement des requérants d’asile hors du pays dans le cadre du règlement Dublin. Rappelons que ce sont les pays du Sud qui assument massivement, depuis des années, l’accueil des migrants. Les États du Nord ne font pas le nécessaire pour assurer leur responsabilité et être solidaires des pays du Sud.

Aujourd’hui, la migration est plus forte entre le Maroc et l’Espagne. Comment l’analysez-vous?

Cette situation est liée à un contexte global d’externalisation des frontières de l’Union européenne, qui rend toujours plus difficile la possibilité de migration légale. Même si la distance entre le Maroc et l’Espagne est plus courte, cette traversée reste dangereuse, du fait que les bateaux ne sont pas préparés pour de tels périples.

Que répondez-vous à ceux qui, en Europe, s’inquiètent de ces vagues de migration et élisent des gouvernements de droite nationaliste?

Le droit international maritime est clair. Il stipule l’obligation d’aider tous bateaux en détresse et le principe premier de sauver les vies en mer. Il interdit aussi de ramener des personnes dans des lieux qui ne sont pas sûrs et qui vivent des conflits déclarés. Il s’agit tout simplement de droits fondamentaux, comme celui d’avoir le droit de déposer une demande d’asile en Europe.

Je crois que beaucoup d’Européens le comprennent, si l’on en juge par la belle vague de mobilisations qui s’est déroulée cette semaine et en Septembre dans une soixantaine de villes françaises, à Bruxelles, Berlin, Madrid et Palerme, en faveur de l’Aquarius