Le communiste genevois André Rauber publie ses mémoires

Livre • L’ouvrage a bénéficié d’une Préface dithyrambique de Jean Ziegler, qui juge «le récit totalement fascinant» et n’hésite pas à le mettre sur le même pied que les autobiographies d’Henri Barbusse, Jorge Semprun ou Victore Serge... Pas moins! Sans aller jusque-là dans la louange, disons qu’André Rauber, dans cet exercice périlleux qu’est l’ego-histoire, s’en est plutôt bien tiré.

Né en 1941 à Maur (ZH), Rauber suit en 1947 sa mère à Genève, après le divorce de ses parents. Il consacre des pages fortes à une enfance qui, bien qu’heureuse, s’est déroulée dans des conditions de prolétaire extrêmement modestes. Rauber a véritablement connu la pauvreté. Comme il le dit lui-même, il est incontestable que cette situation matérielle difficile fut l’une des causes majeures de son engagement politique ultérieur.

Une jeunesse militante

En 1954, Rauber adhère aux Avant-Coureurs, un mouvement de «scouts ouvriers» sous l’égide du Parti socialiste et, surtout en Suisse romande, du Parti du Travail. Participant à des délégations dans les pays communistes, il se retrouve à treize ans dans le fichier fédéral! Il fait un apprentissage de libraire, qui correspond à son goût profond pour la lecture. Entre 1962 et 1970, il travaille dans l’agence Cosmos, spécialisée dans les voyages en Europe de l’Est. En 1962, il participe au 8e Festival de la jeunesse à Helsinki. Comme il l’écrit très justement, ces voyages représentaient une formidable occasion, pour des jeunes gens et jeunes filles de milieux modestes, de sortir du pays et de faire, lors des Festivals, des rencontres passionnantes, dans un cadre certes très orienté politiquement. Rauber milite activement à Jeunesse Libre, l’appellation d’alors des jeunesses communistes suisses.

L’une des qualités du livre, où l’on reconnaît la patte de l’historien que deviendra son auteur, est de situer chacun de ces mouvements dans son contexte politique et social. Au début des années 1960, il fait le pas et adhère au Parti du Travail genevois. Il fait des voyages «militants» en URSS. Ces voyages à l’Est ou les rencontres avec des délégations étrangères en Suisse l’amènent à nouer des contacts avec des personnalités politiques de premier plan, tels le dirigeant hongrois Janos Kadar ou le leader du parti communiste portugais Álvaro Cunhal. Les événements de 1968 (Mai 68 puis invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie) provoquent des tensions au sein du PdT, que Rauber relate honnêtement.

Rédacteur à la Voix Ouvrière

En 1970, il entre comme rédacteur à la Voix Ouvrière, laquelle connaît bien des difficultés financières et rédactionnelles. Ces pages apportent des éléments intéressants concernant l’histoire de la presse. En 1974, il rencontre celle qui deviendra sa seconde épouse, une femme remarquable, ethnologue de talent: Marguerite Schlechten, engagée elle aussi dans le parti. Elle est par ailleurs la soeur d’une militante active du POP de Renens, Verena Berseth. L’année 1980, Rauber devient rédacteur en chef de la VO qui, vu ses problèmes financiers croissants, doit passer du quotidien à l’hebdomadaire, successivement sous les noms de VO-Hebdo, VO Réalités puis Gauchebdo.

Il entre rapidement en conflit, pour des raisons à la fois politiques et personnelles, avec celui qui deviendra son ennemi intime, Josef Zisyadis. Les pages qu’il consacre à ce dernier relèvent du règlement de comptes un peu pénible, et ne constituent pas le meilleur du livre. Il y a d’ailleurs chez André Rauber un petit côté Jean-Jacques Rousseau, qui se voit constamment jalousé, dénigré, persécuté et exposé à la méchanceté des hommes. Conséquence de ces tensions personnelles? Toujours est-il qu’en 1987, il est victime d’un grave infarctus.

Une deuxième vie en Afrique

Dès lors, sa vie va prendre un autre tournant, où il vivra un peu dans l’ombre de son épouse Marguerite. Celle-ci, forte de ses connaissances théoriques et d’une expérience précoce de travail dans le Tiers-Monde, est engagée comme coopérante au Mali. Puis ce sera le Niger, enfin Madagascar. Sur ces différents pays, Rauber brosse un bon portrait de la situation politique souvent confuse, avec une succession de coups d’Etat militaires. Il n’est pas tendre envers la corruption généralisée, les injustices sociales, les dénis de justice, la présence de gangs ou de mafias qui hélas sont le lot de nombreux pays africains. Ces pages, écrites de façon vivante, donnent aussi une bonne image de la nature, des mœurs, et ne sont pas sans comporter des éléments comiques, à côté d’incidents où le couple connut de réels dangers. Pendant ses séjours africains, André Rauber, par la nature des choses un peu désœuvré vu sa situation de conjoint d’une coopérante, travaille à son gros ouvrage, Histoire du mouvement communiste. Il paraîtra en deux tomes, respectivement en 1997 et en 2000, qui resteront des documents indispensables pour qui – étudiants, militants ou amateurs d’histoire – s’intéresse au sujet.

S’ils ne constituent sans doute pas un ouvrage de premier plan, les mémoires de Rauber sont le récit attachant d’un parcours de vie, une vie riche et pleine qui connut de brusques changements et des orientations différentes. Quant au cœur du livre, il demeure le parcours d’un militant resté fidèle à ses idéaux de jeunesse.

 

André Rauber, Une vie contrastée. Un parcours genevois, suisse biculturel, politique et international, Genève, Slatkine, 2018, 215 p.