Le Nobel de la Paix contre les violences sexuelles, enfin!

La chronique féministe • Le Prix Nobel de la paix a été attribué vendredi 5 octobre 2018 au médecin congolais Denis Mukwege et à la Yézidie Nadia Murad.

Le Prix Nobel de la paix a été attribué vendredi 5 octobre 2018 au médecin congolais Denis Mukwege et à la Yézidie Nadia Murad.

Aujourd’hui âgé de 63 ans, Mukwege est gynécologue et, depuis des années, il répare les femmes victimes de viol. Car le viol est utilisé comme arme de guerre, non seulement contre les femmes, mais aussi contre les enfants, et même des bébés! Un magnifique documentaire lui a été consacré: «L’homme qui répare les femmes». Il a fondé en 1999 à Bukavu, dans l’est de la République démocratique du Congo, l’hôpital de Panzi. En deux décennies, cet hôpital a traité 50’000 victimes de viol. Dans le documentaire, que j’ai vu, il mentionnait avec consternation qu’il retrouvait des femmes soignées 20 ans auparavant…

L’Irakienne Nadia Murad a vécu ces horreurs dans sa chair. Comme des milliers (!) de filles et de femmes de la communauté yézidie, elle a été réduite à l’esclavage sexuel par l’Etat islamique (EI ou Daech) en 2014. Mais elle est parvenue à s’évader. Sa mère et six de ses frères ont été tués par l’EI. Elle est devenue ambassadrice de l’ONU pour la dignité de victimes du trafic d’êtres humains, et milite pour que les persécutions commises contre les Yézidis soient considérées comme un génocide.

Les Yézidis sont une communauté kurdophone, qui compte entre 100’000 et 600’000 personnes en Irak. Ils font partie des populations les plus anciennes de la Mésopotamie, où leur croyance est apparue il y a plus de 4’000 ans. Si les yézidis sont persécutés depuis la nuit des temps, c’est parce que les autres religions ont une interprétation erronée de leur culte. Les Yézidis sont une des cibles des djihadistes de l’Etat islamique en Irak.

Il est heureux que la commission du Nobel ait choisi ces deux personnes, afin d’attirer l’attention du monde sur ce fléau que sont les violences sexuelles et le viol collectif utilisé comme arme de guerre. Il s’agit d’une cause planétaire, qui dépasse le cadre des seuls conflits, comme en témoigne le raz-de-marée planétaire #MeToo, déclenché il y a un an par les révélations sur le producteur américain Harvey Weinstein.

«Denis Mukwege et Nadia Murad ont tous les deux risqué personnellement leur vie en luttant courageusement contre les crimes de guerre et en demandant justice pour les victimes. Un monde plus pacifique ne peut advenir que si les femmes, leur sécurité et les droits fondamentaux sont reconnus et préservés»,a déclaré la présidente du comité Nobel, BeritReiss-Andersen. Dans l’actualité, les témoignages et actions dénonçant les cas de violence sexuelle à l’encontre des femmes sont légion.

Ainsi, la veille de la nomination du Nobel, la Tribune de Genève dénonçait un autre scandale: les femmes non conformistes meurent les unes après les autres en Irak, justement. Chirurgienne, activiste, esthéticienne, mannequin, blogueuse… Le pays voit disparaître ses citoyennes indépendantes. Miss Irak 2015 a reçu des menaces de mort.

Ces morts violentes ou suspectes ont soulevé l’émotion en Irak. Mais si certain-e-s crient à la discrimination et à la bigoterie, les autres jugent ces femmes «dépravées». Un présentateur de télévision est allé jusqu’à prétendre que la blogueuse Tara Fares était «une pute qui méritait la mort». «S’en prendre à ces femmes qui sont des personnalités publiques, c’est vouloir les forcer à se cloîtrer chez elles!» relève Hanae Edwar, directrice d’Amal, une ONG qui milite pour les droits des femmes. Ces menaces de mort sont «un message de menace envoyé aux militantes, mais aussi à toute la société».

Au Togo, un viol a été filmé par le violeur et envoyé sur les réseaux sociaux mi-septembre, en toute impunité. Le 4 octobre, une manifestation à Lomé a revendiqué la fin de l’omerta.

La Japonaise Shiori Ito, 28 ans, jette un pavé dans la mare en publiant son livre intitulé Black Box. Elle y raconte son calvaire depuis son viol, en avril 2015, par le responsable à Washington de la chaîne de télévision TBS, et dénonce «un système judiciaire et social où les victimes de crimes sexuels ne sont ni protégées, ni entendues». Ce qui fait que seules 4% des victimes portent plainte. 100% des journalises femmes japonaises subissent le harcèlement sexuel de la part des politiques, dans l’indifférence de la hiérarchie. Pour 27% des Japonais, accepter de boire un verre en tête-à-tête serait déjà un signe de consentement sexuel!

Malgré les soupçons de viols qui pèsent sur lui, le républicain Brett Kavanaugh, soutenu par Trump, a été nommé juge à la Cour suprême des Etats-Unis, qui est le sommet du pouvoir judiciaire et prend des décisions importantes. Elle est composée de 9 juges, nommés à vie (!): actuellement 4 démocrates et, grâce à Trump, 5 républicains. Elle est donc devenue plus réactionnaire. Kavanaugh est farouchement opposé à l’avortement. Des acquis concernant les femmes risquent d’être remis en question à cause de cette nomination…

C’est toujours la même chose: la société ne supporte pas que les femmes s’émancipent. Mais, le viol comme arme de guerre est un crime contre l’humanité qui doit être puni. Espérons qu’un jour, cela n’existera plus et que les femmes pourront vivre comme bon leur semble, sans provoquer des insultes ou des menaces de mort.

Il faut dire que la cause n’est pas aidée par les brutes de chefs d’Etat que sont Trump, Poutine, Xi Jinping, Kim Jong Un, Orban, Duda et celui qui risque de tomber sur le Brésil: Jair Bolsonaro, violent, raciste, misogyne, homophobe, comme les autres…

C’est comme si leurs propos racistes et sexistes cautionnaient la violence des injures proférées sur les réseaux sociaux à l’encontre des femmes en général, de celles qui se démarquent en particulier, ainsi que sur les lieux de travail, dans la rue, etc. J’entendais récemment à la radio une femme dire qu’elle subissait tous les jours des remarques sexistes au boulot. C’est pourtant un délit, qui relève du harcèlement sexuel. L’espace public n’est pas non plus égalitaire. De nombreuses femmes n’osent pas sortir le soir, ce qui représente une grave atteinte à leur liberté. L’émission «Mise au point» de dimanche 7 octobre abordait les cours de self-défense pour les femmes. On en voyait se battre dans une salle de sports, sous les directives d’un coach. Une personne relevait ce paradoxe les femmes ne devraient pas suivre des cours de self-défense pour oser marcher dans la rue le soir, mais c’est la société tout entière qui devrait aborder et résoudre ce problème. Tout le monde a le droit de vivre, de travailler, de traverser un parc, de marcher dans la rue, d’aller dans un bar sans que sa sécurité soit menacée. Et cela commence dès la petite enfance, par une éducation égalitaire.