Les femmes attendent…

La Chronique féministe • Quand de jeunes hommes africains prennent tous les risques pour tenter de gagner l’Europe, dans l’espoir d’un avenir meilleur, leurs femmes, restées au village avec les enfants, attendent...

Quand de jeunes hommes africains prennent tous les risques pour tenter de gagner l’Europe, dans l’espoir d’un avenir meilleur, leurs femmes, restées au village avec les enfants, attendent…

Les hommes possèdent tous un téléphone portable, mais changent souvent de numéro, probablement pour brouiller les pistes de ceux qui ne veulent pas les accueillir. Les femmes ont donc beaucoup de peine à les joindre. Elles vivent généralement dans la famille du mari, et sont surveillées de près. L’absence peut durer plusieurs années, parce que le billet d’avion coûte trop cher. Parfois, les hommes ne reviennent jamais.

Pendant ce temps, les femmes attendent… Elles peuvent demander le divorce pour abandon du domicile conjugal, absence de nouvelles, etc. Mais pour cela, il faudrait que le mari soit présent… Elles ne peuvent donc pas refaire leur vie. Constamment épiées, elles subissent un enfer.

C’est le sujet du roman Celles qui attendent (Flammarion 2010) de Fatou Diome, femme de lettres franco-sénégalaise, auteure d’une dizaine d’ouvrages. Dans un village sur une île sénégalaise, tout le monde rêve de jours meilleurs ou plus simplement d’un avenir. L’Eldorado est l’Europe, devenue l’objectif de beaucoup de jeunes hommes, même s’ils doivent risquer leur vie. On suit l’histoire de quatre femmes, mères et épouses, qui espèrent le retour du fils ou du mari, qui serait auréolé par la réussite sociale et financière que peut lui apporter l’émigration. L’auteure nous plonge au cœur de l’Afrique et de ses traditions.

Nous partageons d’abord la vie d’Arame, mal mariée, à qui la Méditerranée a déjà pris un fils. Elle tente de nourrir ses petits-enfants, qu’il a laissés derrière lui. Son deuxième fils, Lamine, est sans ressources, c’est pourquoi il ambitionne de rejoindre l’Europe, en espérant améliorer le quotidien de sa famille.

Puis celle de Bougna, la meilleure amie d’Arame. Bougna est une coépouse. Entre elle et la première épouse de son mari, c’est une compétition acharnée. Tout semble réussir à la progéniture de la première, alors Bougna pousse son fils à quitter le continent africain. Elle suggère aussi à Arame de faire la même chose avec Lamine.

Et puis, il y a les deux belles-filles. Toutes attendent, espèrent… Enfin, il y a le village, avec ses non-dits, ses secrets de famille, sa solidarité, ses jalousies et ses mesquineries. Le roman fait partager le difficile quotidien de ces femmes, leur asservissement. L’Afrique est vécue de l’intérieur, loin des clichés véhiculés par les touristes qui envahissent les plus belles plages du Sénégal. Où les villages sont des chaudrons de misère, sans ressources ou presque, sans eau courante, parfois sans électricité. Le fond est riche et profond, tantôt politique, tantôt féministe, toujours émouvant. Il nous apporte un regard du côté de l’émigration. A l’opposé de celui des Européens, qui dressent des barbelés à leurs frontières pour se protéger des migrants. Ce livre dénonce l’injustice, la pauvreté, les inégalités. Il parle aussi de l’espoir de ceux qui n’abandonnent jamais, des femmes qui attendent. «Ceux qui nous font languir nous assassinent», disent les migrants et celles qui restent en arrière.

Marie-Pascale Rouff, membre du Forum civique européen, s’est rendue à Rabat, au Maroc, en mars 2017, pour aller à la rencontre des femmes migrantes d’Afrique subsahariennes qui ont trouvé refuge dans des foyers d’accueil associatifs. Elle témoigne de leurs difficiles conditions d’existence, et de leurs rêves. Ces femmes, échouées de voyages inracontables, sont accueillies dans les foyers Baobab, créés par l’Arcom (Association des réfugiés et communautés subsahariennes au Maroc, dont Emmanuel Mbolela est cofondateur), pour quelque temps seulement. Mais un temps précieux, au vu du terrible périple dans lequel elles se sont lancées.

«Nous entrons dans un appartement dont la pièce centrale est bondée de femmes et d’enfants qui nous attendent. Surprise! C’est la réunion mensuelle organisée avec les bénéficiaires de la petite aide –dix euros par mois– que donne l’Arcom à celles qui scolarisent leurs enfants à l’école publique marocaine. L’école est gratuite, mais les fournitures ne le sont pas et, pour ces femmes qui n’ont pas un sou, c’est un défi d’envoyer leurs enfants à l’école. Il y a quelques années seulement, ça n’était pas possible: on n’inscrivait pas les étranger-ère-s!»

Il y a encore beaucoup de racisme et de xénophobie au Maroc vis-à-vis des Noir-e-s africain-e-s et, malheureusement, les enfants sont bagarreurs… Les agressions sont quotidiennes et les petit-e-s écolier-ère-s subsaharien-ne-s essuient les plâtres. De plus, pour ces enfants souvent francophones, apprendre l’arabe est difficile. Il faut du temps, de la patience et du soutien. Ce qui n’est quasiment pas possible, parce que leurs mamans ne parlent pas l’arabe non plus et passent le plus clair de leur temps à trouver de quoi survivre, ce qui les oblige à se vendre sur un marché du travail sursaturé. Ou pire, à devenir des esclaves sans droits, des «déchets» d’une humanité inhumaine qui abandonne ses contemporain-e-s.

Quelques précisions:

•          «Plus de six millions de migrants campent dans différents pays autour de la Méditerranée, en attendant de s’embarquer pour l’Europe», indique un rapport confidentiel du gouvernement allemand transmis à Bild.

•          «Tous les jeunes ont des téléphones portables; ils peuvent voir ce qui se passe dans d’autres parties du monde, et cela agit comme un aimant», explique Michael Møller, directeur du bureau des Nations Unies à Genève.

•          «Seulement 10% des personnes qui ont pris la route sont arrivées en Europe. Les mouvements migratoires les plus importants sont à venir: la population de l’Afrique va doubler dans les prochaines décennies, huit à dix millions de migrants vont prendre la route.» Gerd Müller, ministre allemand du développement.

Les femmes, comme les migrants, d’ailleurs, n’ont pas fini d’attendre…