Emigration, autofiction et conquête spatiale

Théâtre • Entre autofiction et exploration, Olivia Csiky Trnka part sur les traces de la première femme dans l’espace. Avant de se lancer dans une évocation étonnante du «vertige de l’émigration» et une mission dramaturgique martienne.

Olivia Cisky Trnka en tenue d’astronaute fashion interroge l’espace comme lieu d’un surréalisme magique, en produisant des effets visuels sidérants avec une grande économie de moyens. (Marc Billot)

Le diptyque scénique «Protocole V.A.L.E.N.T.I.N.A.» et «MARS ATTENDING». vu au Théâtre de l’Usine, et actuellement en tournée romande, fait son miel d’un théâtre artisanal. Il mêle installation plasticienne, geste sensorielle, protocole de training à une mission martienne et interrogations éthiques. Le tout carbure à la douce ironie poétique et métaphysique.

«La réalisation part de ce désir d’espace, d’envol, de départ. Les astronautes ne sont-ils pas les seuls héros internationaux et positifs? L’opus met en rapport ces dimensions spatiales avec mon parcours singulier d’immigrée», explique, en entretien, l’artiste d’origine slovaque. Des trajectoires interplanétaires et d’émigration construites ainsi avec des matériaux à la solidité et à la portance variables. «Il s’agit de partir du minuscule, du banal, de l’Absurde pour aller vers le très grand, sublime et signifiant afin de favoriser une expérience sensorielle et une dystopie chez le spectateur, du stand-up à la performance».Olivia Csiky Trnkase joue notamment le rôle de l’extraterrestre un brin sorcière, débarquée en Suisse. Avec ironie, elle interroge les préjugés communs face à l’immigration .

Ecosystème

Le décor est envisagé comme un écosystème-laboratoire, dans lequel s’immerge la performeuse au statut incertain : conférencière, dramaturge de l’espace, mimographe reproduisant le lancement de la fusée Arianne 5 sous la forme d’un ballet géométrique et graphique. Mais aussi extraterrestre aux pupilles aveugles, reconduisant les mouvements décharnés de bûtô. Ou artiste au destin enfantin d’astronaute contrarié par des problèmes oculaires, détaillant sa relation au cosmos et l’inscription de son être au cœur de l’univers? Un peu (trop?) de tout cela, sans doute. Le spectacle décolle dans des formes scéniques déjà arpentées notamment par le dramaturge et metteur en scène français Philippe Quesne (L’Effet de Serge, Big Bang) qui est l’un des plus inventifs satellites de ces scénographies dites immersives et d’un théâtre suintant l’esprit bricolé do-it-yourself.

Journal de soi

Au chapitre de son biopic, la jeune performeuse rappelle qu’elle fit partie des «jeunes astronautes lausannois», suivit un entraînement avec protocoles de mission dramaturgique à une expédition et installation sur Mars, réalisa une performance documentée en forme de solo dansé sur le lancement d’Ariane 5 au Centre d’Etudes Spatiales (CNES). De manière un brin «wikipédiesque», elle ravive le souvenir méconnu et oublié à l’Ouest de la première femme cosmonaute soviétique, Valentina Terechkova. Sélectionnée à 18 ans parmi 400 candidates, elle réalisa un vol orbital de deux jours en 1963, période des hautes eaux de la guerre froide. Elle fut alors brandie comme un étendard propagandiste prompt à fédérer les Républiques socialistes.

La comédienne et sa Compagnie Fullpetalamchine pistent le merveilleux, le «minimalisme magique», interrogeant les expériences du quotidien à destination martienne soumises à des protocoles précis. Ainsi une vidéo dévoile sa mission de ravitaillement en tenue d’astronaute fashion au cœur du quartier métissé de Barbès. Mais l’emballage scénique peut laisser certains esprits critiques songeurs face à la fractale qu’est le spectacle (angles d’approches multiples): Ce dernier en voulant étreindre trop de sujets n’en pénètre réellement aucun. Reste une «conquérante de l’inutile», qui fait stand-up, exposé et conférence d’elle-même sur les thèmes croisés de l’altérité et de nouveaux paradigmes du futur à imaginer.

Odyssée de l’espèce

Le regardeur se confronte à ses démêlés avec l’éthique de la conquête spatiale, les missions simulées à destination de la planète rouge et le «vertige de l’émigration». Comme l’affirme Olivia Csiky Trnkase, «l’espace est autant un lieu de fascination où l’on se projette qu’un miroir sur notre mode de fonctionnement».

«MARS ATTENDING», fictionne une ballade martienne solitaire de la jeune femme sur fond de palpitation volcanique. La forme choisie? Une installation plasticienne vidéo célébrant l’enrichissement entre «espèces» et l’inlassable quête d’un devenir commun. La mère de la performeuse, au visage vieilli, y campe une spationaute en fin de vie. Le regard douché par tant de vécus dramatiques et féconds, elle évoque la fusion intervenue sur Mars entre un symbiote alien et une humaine campée comme une nouvelle Eve de synthèse, sortant d’un lac martien. Si la séquence vidéo croule sous les références filmiques (Alien, Le Projet Blair Witch, Interstellar…), elle parvient néanmoins à infuser une dimension d’attente infinie pour une astronaute oscillant entre le veilleur et le gisant.

«Protocole V.A.L.E.N.T.I.N.A.» et «MARS ATTENDING», Théâtre de l’usine à gaz, Nyon,  29-30 nov.
Rens.: fullpetalmachine.ch