L’écornage permet avant tout la rentabilité

Suisse • L’initiative «pour la dignité des animaux de rente agricole», dite initiative «des vaches à cornes», sera soumise au peuple le 25 novembre prochain.

Lancé par Armin Capaul, paysan de montagnes installé dans le Jura bernois, le texte considère l’écornage comme une mutilation inutile et douloureuse, malgré les précautions prises. Il ne demande toutefois pas son interdiction, mais un soutien financier de la Confédération aux éleveurs qui conservent les cornes de leur bétail. Les éleveurs, scientifiques et vétérinaires sont divisés sur le sujet. Le Conseil fédéral s’est quant à lui positionné contre l’initiative, arguant que cette pratique permet de diminuer le risque d’accidents pour l’homme et l’animal et d’optimiser le nombre de bêtes en «stabulation libre», c’est-à-dire gardées sans entraves dans une étable. Johann Schneider-Ammann, fils de vétérinaire, a déclaré qu’il n’est «pas prouvé scientifiquement que l’écornage fasse souffrir les animaux». François Devenoge, jeune agriculteur à Dizy, au-dessus de Morges, qui a accepté de nous expliquer pourquoi il soutient l’initiative. Il possède une centaine de têtes de bétail, dont trente vaches laitières, trente vaches de la race des Highland, ainsi que des veaux et des génisses. Toutes et tous ont des cornes.

Que propose ce texte?

François Devenoge Il propose de soutenir les paysans qui n’écornent pas leurs bêtes, via des paiements directs supplémentaires, afin de les aider à surmonter certaines des difficultés qu’ils peuvent rencontrer, notamment au niveau de l’espace. Car certaines exploitations nécessitent des infrastructures supplémentaires.

Mais il ne s’agit pas d’une interdiction de l’écornage. D’ailleurs, je m’y opposerais si c’était le cas, car 90% de mes collègues paysans possèdent des vaches sans cornes. Ce serait donc beaucoup trop compliqué. Ce texte ne prévoit ni une interdiction, ni une obligation, les paysans restent libres dans leur choix. Par contre, il soutient ceux qui optent pour ce mode d’élevage.

Quel type de difficultés rencontrez-vous du fait que vous n’écornez pas vos bêtes?

Il arrive bien sûr qu’elles se blessent entre elles. Mais avec le temps, la stabilité s’est instaurée et l’ambiance du troupeau s’est pacifiée. Il est vrai que cela prend plusieurs années, car certaines races sont plus adaptées que d’autres à vivre avec des cornes. Nous avons également dû laisser plus de place aux animaux. A la place d’avoir trente-cinq ou quarante vaches, nous ne pouvons en avoir que trente. Nous avions déjà une ferme assez spacieuse, mais cela nous oblige tout de même à réduire la taille de notre troupeau.

Pourquoi avez-vous choisi de renoncer à l’écornage ? A quoi servent les cornes des bêtes?

Premièrement, car nous n’avions tout simplement pas envie de les écorner. En effet, le procédé implique de brûler les petits veaux anesthésiés avec un fer à chaud, ce qui nous semblait une souffrance supplémentaire pour l’animal qui n’est pas nécessaire.

Ensuite, c’est une conception de l’animal dans sa globalité et une forme de respect que j’ai pour lui. Les cornes font partie de l’équilibre des vaches. Elles leur servent à communiquer, elles se font des signes et se les montrent. Elles se battent aussi parfois, bien sûr. Tout cela permet de définir la hiérarchie dans le troupeau. Les cornes participent aussi à la digestion, car comme il y a beaucoup de sang qui circule à l’intérieur, elles agissent comme un organe de régulation de la température corporelle. C’est un organe chaud, qui n’est pas mort contrairement à ce que l’on pourrait croire. Pour moi, les vaches qui naissent avec des cornes, elles en ont besoin, cela fait partie de l’animal.

Pourquoi la majorité des paysans choisit-elle tout de même l’écornage?

Il y a bien sûr moins de risques de blessures dans un troupeau où les vaches n’ont plus de cornes. Cela nécessite de pouvoir gérer son troupeau. Il faut qu’il soit calme, et pour cela passer du temps avec ses bêtes, cela les tranquillise. Les animaux ne doivent pas être stressés.

Dès qu’on enlève les cornes, cela ouvre la porte à beaucoup d’intensification. C’est-à-dire qu’on peut mettre plus d’animaux par écurie, on peut les serrer davantage. Et si les animaux sont un peu plus stressés, finalement ce n’est pas grave, parce qu’ils ne risquent pas de se blesser. Il est clair que l’écornage des bêtes a pour objectif de rendre une exploitation plus rentable.

La contribution annuelle serait d’au moins 190 francs par vache et 38 francs par chèvre et coûterait 15 millions par an à la Confédération sur un budget de trois milliards. Le soutien demandé par l’initiative ferait-il une différence?

Oui, c’est une aide bienvenue, mais ce n’est pas énorme. Au niveau symbolique, ce serait une forme de reconnaissance. Finalement, il est demandé à la population si celle-ci reconnaît que les agriculteurs qui ont des vaches à cornes doivent investir davantage d’efforts, d’infrastructures, et qu’ils ont besoin de ce soutien.

Certains paysans, pourtant favorables aux bêtes à cornes, s’opposent tout de même à l’initiative, par crainte d’une nouvelle complication administrative. Etes-vous du même avis?

Non, pas du tout. Il s’agira simplement de mettre une coche pour annoncer le nombre d’animaux à cornes. En Suisse, les vaches à cornes font aussi partie de l’image que l’on exporte. Et quand on regarde ce qui se passe dans l’industrie, on voit que pratiquement aucune vache n’a de cornes. Il faut savoir que nous recevons également des paiements directs pour sauvegarder la qualité du paysage, ce qui est très important pour le tourisme. Et les vaches à cornes pourraient aussi être considérées comme en faisant partie.

Donc que l’initiative passe ou non, vous laisserez leurs cornes à vos vaches?

Bien sûr. Ceux qui élèvent des vaches à cornes l’ont toujours fait par choix. Mais il est clair que cela pourrait motiver ceux qui hésitent encore. C’est un peu comme le label «bio». Depuis qu’il existe des paiements directs pour encourager la production biologique, de nombreux agriculteurs s’y sont mis. Avec les paiements directs, l’Etat donne l’orientation de sa politique agricole, et les paysans vont là où les incitations existent. Il est donc bien possible que si cette initiative passe, davantage d’éleveurs laissent les cornes à leurs bêtes. Sinon, l’écart risque de se creuser encore plus entre la production des fermes intensives, qui les seront toujours plus, et celle des fermes extensives.