Les affiches de cinéma entre art et publicité

Expo • A l’occasion du 70e anniversaire de la Cinémathèque suisse, le Musée d’art de Pully présente une centaine d’affiches couvrant quelque 130 années.

affiche allemande du film «M le Maudit». (Cinémathèque suisse)

L’affiche de cinéma est un genre intermédiaire, à la jonction de l’art graphique et de la publicité. C’est un outil promotionnel au service de l’industrie du film. Les premières affiches sont apparues dès le début du cinématographe, à la fin du 19e siècle. Elles vantaient ce nouveau procédé technique qui fascinait les foules, et qui se rattachait encore à la tradition du théâtre, du music-hall et du cirque. Puis, en 1903, apparurent les premières affiches mettant en valeur un film particulier, tel L’Assassinat du duc de Guise (1908). Les maisons Gaumont et Pathé dominaient alors la production. Relevons aussi, parmi les documents annexes exposés à Pully, un programme d’actualités au cinéma du Sentier, dans le canton de Vaud, en 1905: il y est notamment question de la guerre russo-japonaise qui faisait rage.

Vers 1910 naît le star-system. Les noms des acteurs célèbres sont mis en valeur, à l’exemple de Charlie Chaplin dès 1913, ou du beau et ténébreux Ivan Mosjoukine revêtu d’un turban pour le film Le lion des Mogols (1924). On est alors à l’apogée du muet. C’est aussi dans les années 1920 que Walt Disney invente son célébrissime personnage de Mickey Mouse. Une section particulièrement intéressante de l’exposition est consacrée à l’âge d’or du cinéma allemand et français des années 1930, avec notamment M le Maudit de Fritz Lang (dont l’affiche germanique nous paraît beaucoup plus forte que sa version française) et La grande illusion de Jean Renoir. Deux chefs d’œuvre! C’est aussi l’époque du film noir, dont les affiches traduisent l’atmosphère trouble et angoissante, parfois proche du style expressionniste.

Le cinéma hollywoodien et son contrepoint cubain de l’ère castriste

Puis vient le temps des stars hollywoodiennes des années 1940-1950, à l’image des vamps Rita Hayworth et Marilyn Monroe, représentées sur les affiches dans des poses lascives. La «femme fatale», souvent interprétée par Greta Garbo ou Marlene Dietrich, est montrée dans ces films comme séductrice et dangereuse. On a un contrepoint absolu au cinéma hollywoodien avec les films cubains depuis la Révolution de Fidel Castro en 1959. Ce dernier accordait une grande importance à la production cinématographique, qui jouissait d’une certaine liberté. L.es affiches cubaines sont très sobres: l’une des raisons à cela tient tout simplement au manque de moyens, d’où souvent l’usage d’une seule couleur à côté du noir. Pour le film Hara-kiri par exemple, le rouge manquant fut remplacé par du mercurochrome et de la farine de maïs…

Autre production cinématographique connue pour sa sobriété: celle de la Suisse, dont les films d’auteurs ont pu en général sortir grâce à des accords avec la TSR. Plusieurs affiches nous rappellent ces œuvres de Claude Goretta, Michel Soutter, Alain Tanner, ou encore Les Petites Fugues d’Yves Yersin, et en Suisse alémanique l’opus resté célèbre de Rolf Lyssy, Les Faiseurs de Suisses (1978). Les affiches de leurs films, loin derrière l’originalité de ces derniers, se contentent souvent d’en présenter une scène. Quant au cinéma étasunien, il connaît aussi une mue dans les années 1960, avec des films plus critiques, comme le fameux Easy Rider en 1969. Et dans le cinéma français, c’est l’apparition de la Nouvelle Vague, avec notamment A bout de souffle de Jean-Luc Godard. Notons que le visiteur peut assister à la projection de quelques séquences de films représentatifs de leur temps, dont les deux derniers cités.

On regrettera seulement que l’exposition accorde une place beaucoup trop importante aux navets étasuniens des années 1980-1990, du genre Rambo et Terminator, où les muscles hypertrophiés des acteurs «virils» et brutaux semblent remplacer leur cerveau… Apprécions en revanche l’initiative des concepteurs de cette présentation : celle de remettre une petite brochure explicative au visiteur. Ses textes situent bien les films, et les affiches qu’ils ont suscitées, dans leur contexte. Les amateurs de cinéma ne manqueront donc pas cette exposition originale!