Les médias méritent mieux

Suisse • Face à un paysage médiatique de plus en plus numérisé, la Confédération propose une nouvelle Loi sur les médias électroniques (LME), déjà fortement critiquée. L’aide à la presse écrite ne fait pas partie du projet.

«On n’a pas trouvé de solution pour sauver la presse écrite et on nous offre une espèce d’alternative. C’est un peu un raisonnement intellectuel de fonctionnaires qui ne vont jamais sur le terrain, qui ne vont jamais voir dans les médias comment ça se passe. Et ils ont trouvé une porte de sortie un peu fumeuse», s’emportait récemment sur la RTS Pierre Steulet, administrateur des radios de l’Arc jurassien (RTN, RFJ et RJB), en parlant de la Loi sur les médias électroniques (LME), qui viendra remplacer la LRTV (Lois sur la radio et la télévision). Tout en actant une baisse de l’enveloppe de la redevance attribuée à la SSR, le projet, qui vient d’achever la phase de consultation, veut permettre avant tout le financement «de prestations de services publics» par des médias en ligne, avec des contenus audio et vidéo, à l’exception de ceux basés uniquement sur du texte. Le nouveau projet prévoit également la mise en place d’une commission indépendante (COMME), chargée de choisir les heureux élus et d’effectuer des tâches de surveillance.

La LEM est loin d’emballer les radios et TV régionales au bénéfice d’une concession, du fait que la part de 6% de la redevance qui leur est réservée sera partagée avec ces nouveaux médias numériques. «La conception extrêmement diffuse de «prestations complémentaires de service public», ne permet pas d’atteindre une diversité médiatique dans les régions; au contraire, elle la menace!», prévient Télé suisse, association des télévisions régionales suisses. «Plus de fournisseurs, davantage de canaux de diffusion, de nouvelles offres, mais aucune ressource supplémentaire: plutôt qu’un soutien ciblé au service public, il en résulte un arrosage de la redevance qui n’aide réellement aucun nouveau fournisseur et qui affaiblit tous ceux existants», souligne encore l’association.

Dans une prise de position commune, plusieurs groupements, allant des syndicats Impressum et Syndicom au Syndicat suisse des mass médias (SSM) ou à l’USS, en passant par des associations comme Médias pour tous, déplorent, eux aussi, «une loi qui manque de courage». Ils exigent que le journalisme écrit en ligne reçoive aussi de l’aide. «Sans aide directe à l’offre de texte, la crise financière du journalisme suisse n’est pas surmontable», estiment-ils en chœur. Ils veulent aussi qu’un service public régional soit garanti dans toutes les régions. Ils défendent également l’idée que la future commission des médias électroniques soit complétée par une association, «afin de favoriser son ancrage démocratique».

Pour finir, ils revendiquent l’introduction qu’une taxe sur les fenêtres publicitaires et les services de streaming. «Du fait des fenêtres publicitaires des chaînes étrangères, en 2017, il y a plus d’argent qui a quitté la Suisse que le budget publicitaire de la SSR. A ce rythme, dans deux ans, ce sera le budget général de la RTS qui quittera la Suisse sans produire aucun contenu journalistique», expliquait Pascal Crittin, directeur de la Radio télévision suisse dans les colonnes du journal Edito. La nécessité d’élaborer des propositions afin que les plateformes en ligne (connues sous le nom de GAFA pour Google, Apple, Facebook et Amazon), qui pompent les contenus en ligne des autres, puissent contribuer au financement des médias s’avère tout aussi nécessaire pour les opposants.

Un solde qui attire les convoitises

«Si la SSR et les télévisions locales verront leur subvention plafonner à 1,3 milliard, un solde sur la redevance de 100 à 300 millions de francs devrait se dégager. Ce montant pourrait servir à aider aussi la presse écrite par la création de fondations dans ce but, comme il en existe pour le cinéma», estime le cinéaste Frédéric Gonseth, cinéaste, fondateur et président de l’association Médias pour tous. «Au mois de mars, nous avons prévu de faire une grande conférence nationale pour discuter de ce projet d’aide à la presse et débattre d’une utilisation du surplus de cette redevance en faveur de la presse, du journalisme et de l’audiovisuel indépendants. Pour une fois, on a de l’argent avant d’avoir un projet. Cela vaut la peine d’en discuter, d’autant plus que l’UDC ne se privera pas d’exiger que cet argent soit ristourné à la population», annonce le réalisateur vaudois. «Cette demande va dans le sens d’autres propositions comme celle de l’Association pour le financement du journalisme (Fijou), créée en Suisse romande en novembre 2017, qui cherche aussi à instaurer un système d’aide à la presse», souligne encore Frédéric Gonseth.

Journaliste et rédacteur en chef d’Edito, Alain Maillard estime lui aussi qu’il faut soutenir l’écrit et «ne pas se contenter de promouvoir des vidéos en ligne». «On nous dit qu’il n’y a pas de base constitutionnelle pour l’aide à la presse. Faudra-t-il alors lancer une initiative pour changer l’article 93 (qui stipule que «la situation et le rôle des autres médias, en particulier de la presse, doivent être pris en considération», ndlr) de la Constitution?», s’interroge-t-il. «Sans aider des titres particuliers ou des propriétaires de journaux, on pourrait, avec une aide à la presse ciblée, financer, par exemple, une plate-forme de diffusion de contenus informatifs, car aujourd’hui il y a un problème d’accès des titres aux lecteurs», lance-t-il.

Le magot fait saliver.D’ordinaire peu encline à demander de l’aide étatique, l’association Suisses Media (Schweizer Medien), qui regroupe des éditeurs comme Tamedia, liquidateur du Matin en Romandie ou la NZZ, ainsi que des éditeurs locaux suisses alémaniques, a pourtant décidé de profiter de l’aubaine afin d’avancer ses pions. Tout en refusant la loi du fait qu’elle induirait une «nouvelle distorsion inacceptable de la concurrence par la promotion unilatérale de nouveaux médias», l’association des patrons de presse ne verrait pas d’un mauvais œil que la Confédération augmente de 90 millions de francs son aide indirecte à la presse pour l’acheminement des journaux. Celle-ci se monte aujourd’hui à 50 millions. Elle profite aussi bien aux grands journaux qu’aux journaux régionaux ou à la presse associative. A priori, Frédéric Gonseth et Alain Maillard ne sont pas opposés à une augmentation de l’aide directe à l’acheminement postal. Le second pointant de réels problèmes et retards dans la distribution des journaux.

Avec le reste du surplus, Schweizer Mediien souhaiterait que celui-ci soit dédié à l’enseignement multimédia, à la formation au journalisme ou à l’éducation aux médias dans les écoles. La bataille sur l’avenir des médias est lancée