Les pays opposés à Washington dans la ligne de mire

Enjeu • L’élection de Bolsonaro pourrait accélérer la «normalisation» en cours sur le continent sous l’égide des États-Unis. (Par Pierre Barbancey, paru dans L’Humanité)

Quelques jours avant l’Assemblée générale de l’ONU, au mois de septembre, le président de Bolivie, Evo Morales, soulignait: «Il n’y a plus de coups d’État militaires en Amérique latine, car les coups d’État se déroulent actuellement dans les Congrès et les tribunaux. C’est la nouvelle technique utilisée par les États-Unis pour se débarrasser des présidents qui luttent contre l’impérialisme.» Il rappelait également qu’«en Argentine, au Brésil et en Équateur, les présidents, qui étaient les garants de la souveraineté et de la dignité du peuple, sont aujourd’hui victimes de persécutions politiques». L’élection de Bolsonaro vient presque parachever cet endiguement de la vague de gauche qui avait déferlé sur ce continent à l’orée des années 2000 et pourrait accélérer la «normalisation» en cours sous l’égide des États-Unis. Une «normalisation» commencée sous l’administration Obama qui a touché le Honduras, Haïti et, déjà, le Brésil, Michel Temer étant l’homme de paille corrompu mis en place pour destituer Dilma Rousseff et frapper Lula.

La tournée dans cinq pays d’Amérique latine de Rex Tillerson, proche de Donald Trump

On peut ainsi craindre de nouvelles attaques contre le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua et même Cuba, pays qui – au regard de la stratégie états-unienne – ont contre eux la farouche volonté de conduire une politique conforme aux intérêts du peuple et non des oligarchies.

En février de cette année, Rex Tillerson, qui était encore secrétaire d’État de Donald Trump, a effectué une tournée dans cinq pays d’Amérique latine : Argentine, Colombie, Mexique, Pérou et Jamaïque, tous membres (et soutien pour le dernier) du Groupe de Lima, formé en août 2017 en soutien à l’opposition vénézuélienne. Tillerson, ancien PDG de la société pétrolière ExxonMobil, évoquait à cette occasion la doctrine Monroe (datée de 1823, elle réaffirme le droit de surveillance et de contrôle de l’Amérique latine par Washington) en ces termes : «Elle est aussi pertinente aujourd’hui que le jour où elle a été formulée.» On ne saurait être plus clair. Voilà de quoi combler les pouvoirs de droite qui voient en Bolsonaro un pilier plus solide que Temer et comptent sur la force économique du Brésil. À l’instar du président argentin, Mauricio Macri, qui s’est empressé de déclarer qu’il souhaitait travailler avec son homologue brésilien, pour, évidemment, «le bien-être des Argentins et des Brésiliens». C’est le cas également du président du Paraguay, Mario Abdo Benitez, qui a expliqué sans rire qu’il voulait «travailler ensemble pour des démocraties plus fortes dans la région».

En revanche, sur Twitter, Nicolas Maduro a affirmé s’engager «à défendre la bannière du socialisme bolivarien et féministe» et souligné qu’il allait «continuer à prendre des mesures pour contribuer à la résurrection de l’Amérique latine et des Caraïbes». Il a appelé Bolsonaro à «reprendre le chemin des relations diplomatiques de respect, d’harmonie, de progrès et d’intégration régionale».Car le président vénézuélien s’en doute, le combat déjà rude va se durcir pour les pays qui n’acceptent pas la mainmise de Washington. Les pressions, sous l’égide du Mercosur et de l’Organisation des États d’Amérique, vont s’amplifier dans le domaine économique: embargo, refus de coopération sous prétexte de non-respect des droits de l’homme, manipulation sur les prix du pétrole, campagne internationale médiatique de dénigrement de ces États récalcitrants… Le but: dresser les peuples contre leurs gouvernements quitte à ce que l’extrême droite prenne le pouvoir. Et si, au passage, à l’occasion d’un tel tsunami, Cuba la rebelle pouvait tomber aussi…