Sous l’emprise de l’autoritarisme d’extrême droite

Brésil • Jair Bolsonaro prendra ses fonctions le 1er janvier 2019 après avoir remporté, dimanche, la présidentielle. Son premier discours est, une nouvelle fois, lourd de menaces pour l’État de droit et le camp progressiste. (Cathy Dos Santos, paru dans L’Humanité)

Bolsonaro a désigné comme vice-président le général Antonio Hamilton Mourao. (Fábio Rodrigues Pozzebom/Agência Brasil)

Feux d’artifice, cris de joie et coups de feu ont retenti jusque très tard, après la proclamation dimanche l’élection du 38e président du Brésil. Le bruit des détonations a été entendu jusqu’au fin fond des terres indigènes de Caarapo, alors que Jair Bolsonaro, autoembastillé chez lui pour des «raisons de sécurité», s’est adressé à ses concitoyens depuis un réseau social. À Niteroi, dans l’État de Rio de Janeiro, l’armée de terre, galvanisée par les 55,13% obtenus par l’extrême droite, a piétiné les normes de la légalité. Les militaires, juchés sur des tanks, sont sortis dans les rues pour fêter l’avènement du «nouveau Brésil». Ils ont été acclamés en héros par une foule en liesse, convaincue d’un retour à l’ordre imminent grâce à la politique de la main dure promise par le représentant du Parti social-libéral (PSL). Cette séquence électorale, présentée comme la plus violente, la plus clivée depuis le retour de la démocratie après la longue dictature des militaires (1964-1985), n’est pas un accident de l’histoire. Elle s’inscrit dans un contexte d’ordre démocratique et constitutionnel blessé à mort en 2016, avec le coup d’État parlementaire contre la présidente de gauche Dilma Rousseff et l’incarcération arbitraire de son prédécesseur, Lula, donné, jusqu’à il y a peu, favori de la présidentielle.

«Les groupes agro-exportateurs, les pasteurs évangéliques, le général en chef des forces armées, les milieux financiers et économiques de Sao Paulo, les partis de droite “républicains”, les grands médias ont basculé vers un soutien à Bolsonaro. Il est le candidat du système, mais, grâce à ces appuis, il a fait passer le message selon lequel il était une alternative au Parti des travailleurs (PT, gauche), alors que ce dernier n’est plus au pouvoir depuis 2016», rappelle, à juste titre, Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques. Ces éléments conjoncturels, couplés à la récession économique, au terrible phénomène de la violence et à «une concentration de l’action de la justice sur les cas délictueux du PT, et non sur les autres partis, ont construit une diabolisation de la gauche», ajoute-t-il. Bolsonaro a ainsi totalisé 57’797 millions de voix, contre 47’040 millions de suffrages (44,87 %) pour Fernando Haddad, du Parti des travailleurs.

Surnommé «le Mythe», tel le sauveur, propre à la galaxie fasciste

Si le «tournant» tant recherché dans l’entre-deux tours par le camp démocrate ne s’est pas concrétisé, l’ancien maire de Sao Paulo a néanmoins enregistré une progression de près de 16 millions de voix par rapport au 7 octobre, contre 8 millions pour le représentant du PSL. Une fois encore, celui que ses partisans surnomment «le Mythe» – tel le sauveur, propre à la galaxie fasciste – a raflé la mise sur l’ensemble du territoire, et particulièrement dans les métropoles, à l’exception des régions internes du Nordeste, place forte de la gauche. Les 20% d’abstentionnistes et les près de 10 millions de vote nuls et blancs témoignent, à leur manière, de l’extrême polarité qui divise le pays.

Un ancien capitaine de l’armée, écarté de ses rangs pour avoir fomenté des attentats dans des casernes afin d’obtenir des augmentations salariales, se retrouvera donc à la tête de la 10e puissance économique mondiale. Après avoir prié avec les siens, et présenté la bible comme sa «boîte à outils» électorale, Jair Bolsonaro s’est livré, avec médiocrité, à l’exercice du traditionnel discours du président fraîchement élu. Reprenant son flambeau fétiche de l’omniprésente menace de la «subversion», il a déclaré que «le ministère de l’Éducation laissera de côté les thématiques tournées vers les idéologies» au profit «des valeurs familiales». «La famille figurera au premier plan du ministère», a-t-il martelé. Un juste renvoi d’ascenseur au prosélytisme des évangéliques qui lui ont permis de gagner un électorat plutôt noir et modeste des périphéries. Ce ministère pourrait échoir au général Aléssio Souto, qui préconise l’enseignement du créationnisme, croyance selon laquelle Dieu a créé indirectement l’homme.

Il ne sera pas question de cohabitation avec ses adversaires qui sont, aux yeux de l’ex-député de Rio de Janeiro, des ennemis internes. «Nous ne pouvions plus continuer à flirter avec le socialisme, avec le communisme, avec le populisme», a-t-il rabâché, en coutumier de la rhétorique de la guerre froide. Il y a une semaine encore, il promettait de «nettoyer» le Brésil, selon le vocabulaire de la doctrine de sécurité nationale, chère aux dictatures du XXe siècle en Amérique latine. Dimanche, il a parlé de «pacifier» le pays, en invoquant Duque de Caxias, l’un des leaders de la guerre du Paraguay aux dizaines de milliers de morts.

Le retour des militaires n’a rien à voir avec de la nostalgie

Les forces armées seront la colonne vertébrale d’un futur gouvernement resserré. La défense reviendrait au général de réserve Augusto Heleno, qui a débuté sa carrière durant la dictature, qu’il défend encore. Tout comme le général Antonio Hamilton Mourao, désormais vice-président, connu pour ses plaidoyers en faveur du blanchiment de la race et ses réquisitoires contre la constitutionnalité de la nouvelle République. Ce retour des militaires sur le devant de la scène politique n’a rien à voir avec de la nostalgie. «L’erreur» des années de plomb «a été de torturer et de ne pas tuer» a déclaré Bolsonaro, livrant ainsi sa vision de l’État, du débat démocratique et du pluralisme. L’autoritarisme qu’il promeut cherchera à mater les oppositions internes qui ne manqueront pas, dès lors que les premières réformes sociales et économiques tomberont. Le protectionnisme et l’interventionnisme des généraux d’hier ont laissé place à un ultralibéralisme sans bornes qui sera orchestré par l’ex-banquier Paulo Guedes, pur produit de l’école des Chicago Boys. «Il a déclaré que la priorité serait l’équilibre budgétaire, et en particulier la révision de toutes les politiques sociales, avec la remise en cause des quotas destinés à faciliter l’accès de la majorité de la population noire, métisse, indienne à l’éducation, et les aides sociales en général qui sont pour Bolsonaro un encouragement à l’inaction et à la paresse. Depuis trente ans, l’État vit au-dessus de ses moyens, dit-il.

Cette ­révision est révélatrice d’un choix idéologique. Elle s’accompagnera d’un changement de fiscalité avec un taux unique de 20% et des réductions d’impôts pour les employeurs», explique le chercheur Jean-Jacques Kourliandsky. Ces mesures et les privatisations des grandes compagnies publiques – pétrole, électricité – devraient facilement passer dans le nouveau Congrès (chambres haute et basse), qui est considéré comme le plus réactionnaire de ces dernières décennies. Le PSL et le PT y sont au coude-à-coude numériquement, mais la gauche reste ultraminoritaire. La constellation de formations qui y siègent – plus d’une trentaine qui compose les grands groupes parlementaires de l’agrobusiness, de l’armement, des évangéliques, des chrétiens – est nettement favorable au président.

«Nous avons perdu, nous sommes tristes et préoccupés»

Face à ce raz-de-marée brun, et les menaces sur l’État de droit, le camp progressiste parie sur la convergence. «Nous avons perdu, nous sommes tristes et préoccupés. (…) Mais la tristesse doit se transformer rapidement en résistance», a plaidé Manuela d’Avila, la candidate communiste à la vice-présidence de Fernando Haddad. «Les droits civiques, politiques, du travail et sociaux sont en jeu maintenant. (…) Nous avons la responsabilité de représenter une opposition qui place les intérêts de la nation au-dessus de tout», a fait valoir l’ancien ministre de Lula. Sa formation a déjà fait part de son inquiétude quant à la sécurité de ses leaders et de ses militants. Les monstres sont lâchés, confortés par le torrent de haine et d’intolérance déversé par la propagande bolsonariste