L’humanité interrogée par des récits pluriels

Photo • Jean Mohr, le photographe humaniste discret et John Berger, l’écrivain-poète marxiste ont remis en cause certaines «idées préconçues» sur les travailleurs migrants, un médecin de campagne ou le rapport entre texte et image.

Scène de rue à Athènes, Grèce, avril 1967 (c) Jean Mohr, Musée de l'Elysée

A propos du travail photographique de Jean Mohr, décédé à 93 ans samedi dernier, l’écrivain engagé, romancier, nouvelliste, poète, peintre, critique d’art et scénariste britannique John Berger (mort, lui, le 19 janvier 2017) avance: «Son œuvre est profondément attentive aux événements tels qu’ils surviennent; en même temps, elle évoque toujours un ailleurs. Même quand le sujet semble familier au spectateur, l’image communiquera une sorte de dépaysement».

Du côté palestinien

A l’instar de Cartier-Bresson et Salgado, l’homme «est devenu photographe par défaut. Il n’avait pas pour objectif de passer sa vie derrière un appareil photo» selon J. Berger. Sur les bancs de l’Uni genevoise, il fait sciences po et se rêve peintre. Avant d’être engagé en 1949 «comme délégué auprès de la Croix-rouge internationale, qui l’a envoyé prendre soin des réfugiés palestiniens en Jordanie et Cisjordanie… Il s’est mis à prendre des photos afin de ne pas oublier les détails imprévisibles et incongrus – souvent douloureux, parfois désespérés, occasionnellement éclairants – concernant les vies dont il était le témoin».

Jean Mohr parcourt les territoires palestiniens et Israël en photographe d’avant ou d’après guerre. «Pendant, on se consacre à l’éphémère» confie-t-il. Car cette terre déchirée est une page saturée de traditions, d’héritages, de prescriptions historiques, d’images trop souvent convenues aussi. Il est revenu dans la région notamment pour la Guerre des Six Jours en 1967 puis dans les années 70 et 80 et au début de notre siècle.

Dans l’image argentique, il trouve un résultat immédiat, impossible à atteindre en peinture, une manière de prendre sobrement le pouls du monde et des gens. Juin 2003. Un taxi dépose Jean Mohr à la Porte de Damas. En surplomb de l’une des entrées à Jérusalem, la silhouette d’un soldat de Tsahal se découpe en ombre chinoise sur le chemin de ronde. L’image dit la désorganisation sociale issue d’un espace fractionné et d’un temps dilaté à l’extrême par Les militaires israéliens (Côte à côte. Face à face. Israéliens et Palestiniens : 50 ans de photographies, 2003). En 1986, il signe un livre sur le peuple palestinien avec l’une des plus grandes figures intellectuelles en exil, Edward Said (After the last Sky. Palestinian Lives). Pour ce dernier, centré sur l’individu et sur la reconnaissance et l’acceptation de l’autre, seule une faible partie de la réalité cruelle vécue par le peuple palestinien ne parvient en Occident, singulièrement aux États-Unis. Une cécité allant en s’accentuant depuis l’avènement de Donald Trump et les effets délétères sa politique largement défavorable aux Palestiniens.

Les principales collaborations entre Mohr et Berger se concrétisent pour Un Métier idéal. Histoire d’un médecin de campagne (A Fortunate Man) (1967), Le Septième Homme (1975), Une autre façon de raconter (1981). Se situant dans le sillage de Louons maintenant les grands hommes, mythique reportage de six semaines chez trois familles de métayers de l’Alabama, écrit en 1936 par un journaliste et cinéaste de 27 ans, James Atgee avec des photos historiques du plus grand photographe américain de tous les temps, Walker Evans, John Berger ne craint pas d’affirmer: «Nous avons considérablement étendu le champ des dialogues narratifs possibles entre textes et images».

Plus modestement, les deux hommes s’inscrivent dans l’esprit des propos de Brecht en 1952: «La mémoire de l’humanité pour les souffrances subies est étonnamment courte. Son imagination à venir est presque moindre encore. C’est cette insensibilité que nous avons à combattre». Ainsi pour A Fortunate Man, «nous avons passé un mois à observer les rondes quotidiennes et les défis moraux d’un médecin dans la Forêt de Dean», explique Jean Mohr. On y part sur les traces John Sassall, dans ses visites aux corps tourmentés et agonisants. Voici d’inépuisables ressources d’humanité et une réflexion magnifique sur le sens de toute vie et mort.

Une autre façon de raconter rassemble des photographies en noir et blanc notamment sur la vie des paysans de montagne. Dans la première partie du livre, «Qu’est-ce que vous faites là ?», Jean Mohr saisit des présences brutes, des façons d’être au monde, ici en Savoie, là en Inde. Marcel et son bétail, une indienne aveugle, un bûcheron. Se référant à Hegel (Principes de la philosophie du droit) et posant que dans «toute photographie qui ‘cite longuement’, le particulier s’accorde à l’universel» John Berger y défend que la photo est un demi-langage, un oracle ouvrant aux interprétations infinies et subjectives de chaque observateur.

Invisibilité et migrants

Né en 1925, l’homme d’images mêle acuité du regard et quasi-effacement de celui qui a toujours souhaité disparaître derrière son objectif. «Quand il travaille avec les gens, il devient presque invisible… Donc il laisse aux gens la possibilité de garder leur propre présence et leur propre âme», détaille John Berger. Photographe «concerné», (Concerned Photographer plutôt qu’ «engagé», un terme qu’il récuse) par l’univers des oubliés, le Genevois expose avec John Berger pour Le Septième Homme, une vision diversifiée de l’expérience du travailleur migrant. A sa sortie, l’ouvrage déroute, bousculant les codes narratifs, citant Le Manifeste communiste et Le Capital de Marx. Il s’agit d’un croisement entre l’investigation sociologique, le reportage documenté mené sur plusieurs pays et continents, la réflexion philosophique et poétique. Même si les parties sont mentionnées (le départ, le travail, le retour), l’impression d’un «cubisme» littéraire demeure, en raison de la mobilité de la narration constellant données, calculs, récits, témoignages, ses ruptures de temps comme de ton.

Devant l’objectif de Jean Mohr, se confrontent en noir-blanc dans une vue en surplomb, deux routes. L’une en épingle à cheveux de Bosnie, où progressent femmes et ânes surchargés et le nœud surélevé d’une autoroute new-yorkaise construite par des immigrés. La pudeur des sentiments s’allie au prosaïsme d’une violence, d’une peur et d’un épuisement qui se vivent au quotidien. Pour explorer des rythmes quotidiens dictés et surexploité par le capitalisme. Et surtout et pensées profonds du travailleur migrant. Ce dernier «n’est pas en marge de la vie moderne: il en est le véritable centre