Plaidoyer pour la participation populaire

Neuchâtel • Plutôt qu’une autobiographie, le livre d’Alain Bringolf énonce les réflexions du popiste neuchâtelois sur la société et la pratique politique.

Alain Bringolf défend l’idée que l’etat attribue à chaque parti une somme identique pour les élections et votations. (DR)

Alain Bringolf étant un homme public éminemment sympathique et respecté de tous, beaucoup de lecteurs espéraient sans doute, par ce livre, mieux le connaître. Ils seront peut-être un peu déçus. D’une grande modestie, il s’y met peu en avant, préférant nous livrer un certain nombre de thèses qui lui tiennent à cœur et ont inspiré toute son activité politique.

Il donne cependant quelques repères sur sa vie et sa «carrière». Alain Bringolf est né en 1940 à La Chaux-de-Fonds dans une famille ouvrière, où régnait toujours le spectre du chômage. Après avoir appris le métier de graveur en horlogerie, il s’en détourne et suit une formation d’éducateur spécialisé. Lors d’un stage dans la banlieue parisienne, il adhère au communisme …tout en ayant d’emblée des doutes envers son application en URSS et son fonctionnement dans le PCF. Il gardera constamment son esprit critique, y compris quant aux certitudes absolues d’un POP auquel il restera toujours foncièrement attaché. Il entre au parti en 1964. A côté de son énorme engagement politique, il garde un lien profond avec la nature, en élevant des lapins et de la volaille. La défense d’un environnement menacé, le virage écologique seront l’un de ses constants combats, trop longtemps laissé de côté, à ses yeux, par le Parti suisse du Travail. En 1973, il entre au Grand Conseil neuchâtelois, où il siégera pendant trente-six ans. Et en 1977, il est élu au Conseil communal (Exécutif) de La Chaux-de-Fonds. L’élection se fait alors par le Législatif, un système dont Bringolf regrette la disparition, l’élection directe par le peuple ayant conduit à une personnalisation trop grande de la politique. Il restera jusqu’en 1995 à la tête du dicastère des Travaux publics. Mais, on l’a dit, cette énumération n’est nullement au centre de son ouvrage de réflexions.

«Douter de tout»

Au cœur de celles-ci, il y a la participation citoyenne, ou populaire, qui figure d’ailleurs comme sous-titre du livre. L’auteur s’explique longuement sur le principe de la démocratie participative. Celle-ci ne se réduit pas à une information «d’en-haut» par les autorités ou les partis. Elle implique la participation directe des habitants à toutes les décisions, notamment urbanistiques. Bringolf en donne quelques exemples concrets liés à sa ville de La Chaux-de-Fonds. C’est suite à un véritable dialogue avec la population que put passer, notamment, le grandiose projet de la tour Espacité, implantée sur l’avenue Léopod-Robert, inaugurée en 1994 et devenue un nouveau symbole de la cité des Montagnes; le sauvetage d’un édifice exceptionnel dans l’histoire de l’architecture, l’Ancien Manège; ou encore l’ouverture d’un centre autonome pour les jeunes.

Fidèle au principe de Marx «doute de tout», Alain Bringolf est allergique aux certitudes que l’on assène aux autres, avec la conscience d’avoir toujours raison. Il se prononce avec conviction pour «le principe de l’écoute de chacun» et «le respect des idées», y compris et surtout celles de l’adversaire. Que ce soit dans le cadre du parti, en commission, dans les Législatifs ou au gouvernement de la ville, il a sans cesse cherché «à éliminer le dogmatisme au profit d’une certaine ouverture d’esprit». Faire passer un projet de manière autoritaire, c’est biaiser l’exercice démocratique. Il relève que «les débats publics ont aussi une fonction d’éducation politique» en faisant découvrir à leurs participants l’intérêt de l’engagement dans la cité. Cette idée-force de participation populaire est vraiment le point nodal de ce petit livre centré sur des idées, et non sur la valorisation personnelle.

Fort d’une longue et intense pratique de la démocratie suisse, Bringolf livre ensuite un certain nombre de critiques et de propositions d’améliorations de celle-ci. Son attachement à l’idée de concertation le rend par essence favorable au fédéralisme. Il prône l’extension du droit d’initiative aux propositions législatives, ainsi qu’une clarification des textes soumis à votation, afin qu’ils deviennent plus compréhensibles pour le citoyen ordinaire. Démocratie formelle certes, celle de notre pays est biaisée par le pouvoir de l’argent qui avantage fortement certains partis: Bringolf souhaite donc de corriger ces dysfonctionnements par une intervention de l’Etat attribuant à chaque parti une somme identique. Il avance l’idée d’une représentation de toutes les couches sociales par un système de pourcentages. Il n’hésite pas à entrer dans les détails pour «favoriser le sens du collectif»: ainsi les concierges d’immeubles, qui sont les meilleurs connaisseurs de la population qui réside dans le leur, pourraient être formés aussi en tant qu’animateurs. On retrouve constamment chez l’auteur cette volonté de remplacer les rapports de force et l’individualisme par la concertation, le dialogue, le lien social, le débat.

Des actions concrètes pour le climat

On l’a dit, l’environnement et les terribles menaces qui pèsent sur lui préoccupent fortement Bringolf. Plutôt que de grandes thèses pour sauver la planète, il propose des actions concrètes et proches des gens: par exemple remettre de la nature dans les villes et «retisser les liens entre citadins et paysans» …ce qui était d’ailleurs une idée-force, particulièrement chère à André Muret, du POP à ses origines en 1944 !

Il y a aussi à ses yeux des améliorations à apporter dans le parti lui-même: plus d’écoute de la population, plus de débat ouvert, le dépassement d’une vision «noir-blanc» de la société, moins de certitudes et davantage de dialogue. C’est cette «pratique politique différente» qu’Alain Bringolf a essayé d’appliquer pendant des décennies de militantisme, de travail dans les Législatifs et à l’Exécutif de sa ville de La Chaux-de-Fonds, au cœur de ses chères Montagnes neuchâteloises qu’il aime à parcourir à vélo!

Alain Bringolf, Un homme dans la cité. Plaidoyer pour la participation populaire, Neuchâtel, Ed. Livreo-Alphil, 2018, 126 p.

«Le risque environnemental va plus vite que notre changement»

Dans votre livre, vous dites que ce sont des connaissances qui vous ont poussé à l’écrire. Finalement quelles sont vos propres raisons?

Alain Bringolf Je voulais réfléchir à mon action à l’exécutif de La Chaux-de-Fonds et exprimer une manière de fonctionner un peu hors de la norme. J’ai toujours été convaincu qu’une autorité devait être en contact étroit avec la population, mais que c’est cette dernière qui devrait être l’autorité politique. D’autres auraient pu suivre cette tendance, mais ne l’ont pas fait, sans contester pour autant ma manière de faire. Cela signifie qu’une partie de cette méthode provient de ma personnalité. Il est gênant de penser que le monde ne finit par avancer que par le fait qu’une personne a un fonctionnement un peu différent. Cela signifie aussi que nous n’allons pas avancer très vite. Cela me questionne. C’est pour cela que j’ai axé une grande partie de mes réflexions dans le livre sur le fait que nous ne sommes que le prolongement de ce que l’on a vécu. Si cela peut me réjouir à titre personnel, cela m’inquiète sur les possibilités de changements. Il serait important dans les réunions publiques de réfléchir ensemble aux possibilités du changement. Les gens ont de la peine à changer leurs habitudes spontanément, ils doivent être convaincus en profondeur. Cela signifie que le changement ne peut être que lent. Je crains que la crise environnementale n’aille plus vite que notre aptitude au changement.

Pour vous, le Grand Soir n’existe donc pas?

Je n’y ai pas cru très longtemps. Même si le Grand Soir existait vraiment, les gens se réveilleraient comme ils s’étaient couchés la veille, en tout cas pour la plupart.

Le choix de militer dans le POP a été une évidence pour vous?

Oui, aucun autre parti n’était plus proche de mes idées.

Que retirez-vous de vos 18 années à l’exécutif (Conseil communal) de La Chaux-de-Fonds?

Une belle satisfaction, car je ne pensais pas en être capable. Quand on m’a dit que je pourrais bien remplacer Etienne Broillet (élu à l’exécutif de 1969 à 1977), j’ai commencé par beaucoup douter. Mais ma formation d’éducateur m’a poussé à tenter le coup, car j’étais bien formé aux relations humaines. C’est passionnant d’avoir pu, pendant 18 ans, mettre un peu en pratique des convictions très profondes. J’étais bien plus à l’aise au Conseil communal qu’au Grand Conseil.

Dans votre livre, vous ne parlez quasiment pas de votre expérience au Grand Conseil neuchâtelois, où vous avez pourtant passé 36 ans. Pourquoi?

J’aurais voulu y passer moins de temps, mais il n’y avait pas de remplaçants. Dans les autres partis, le recrutement est souvent plus facile, car ils peuvent fournir des plans de carrière, ce qui n’est pas le cas au POP. Je voulais arrêter dès mon entrée au Conseil communal en 1977. Je ne suis pas sûr que ce soit juste de siéger tant d’années, mais c’était compliqué de faire autrement. La section du POP neuchâteloise est ouverte et devrait s’ouvrir encore davantage. Pour moi, un parti est un outil, qui doit faire de la place aux gens.

Les dernières années à la commission législative, où j’étais un des seuls non-juristes, ont été les plus belles. Quand je suis parti, le chef du service juridique m’a dit qu’il allait me regretter, car j’étais le seul à poser des questions différentes sur les dossiers.

Dans votre livre, vous faites souvent le lien entre écologisme et socialisme. Pouvez-vous nous le préciser?

Sortir du capitalisme n’est pas suffisant. L’accession au pouvoir des partis communistes l’a également prouvé. Ils ont aussi adopté la logique capitaliste de la croissance, comme si le but ultime pour les pauvres était de remplacer les riches. Pour moi, les prochaines campagnes électorales devraient se centrer sur le problème écologique. Il faut vraiment changer de paradigme. Il est aberrant de se dire qu’il faut consommer et posséder toujours plus pour être heureux.

On se précipite sur des nouveautés, qui ne satisfont aucun besoin de base. Le problème est que le monde va réagir trop tard face au saccage de la planète. Il faut avoir les pieds mouillés pour se décider à mettre ses bottes.

Je suis bien placé pour savoir que vous êtes encore actif dans la vie de la section chaux-de-fonnière et cantonale. Après cette longue carrière politique, comment trouvez-vous encore l’énergie et la volonté d’y apporter votre expérience ?

Ce sont les mêmes raisons que celles qui m’ont poussé à entrer en politique: l’angoisse d’un monde mal-foutu, qui pourrait tellement s’améliorer. Cette amélioration de nos vies n’est pas si compliquée, si l’on se donne la peine d’y réfléchir. Ma grande interrogation du moment est de savoir comment faire pour que davantage de monde s’intéresse à la collectivité? n

Propos recueillis par Julien Gressot

Vernissage du livre d’Alain Bringolf

«Ma formation d’éducateur m’a permis d’avoir une attitude basée sur le respect de l’autre pour mieux le comprendre. Une attitude souvent comprise comme naïve et peu efficace». Cette phrase, prononcée par Alain Bringolf à l’occasion du vernissage de son livre Un homme dans la cité à l’Ancien manège de La Chaux-de-Fonds, reflète bien l’homme que je connais depuis mon arrivée au POP neuchâtelois. Le livre sous-titré «Plaidoyer pour la participation populaire»  est un petit manuel concernant la pratique d’un homme de gauche dans le monde politique suisse.

Alain Bringolf nous a rappelé que l’ouverture d’esprit ne signifie pas d’accepter sans autre les idées de l’autre, car le but du débat est de faire un pas avec celui qui ne pense pas comme nous. Il s’agit de réaliser un changement fondamental du comportement humain, au-delà des simples rapports de force qu’imposent les lois et les règlements pour maîtriser la vie sociale, mais qui impliquent toujours un dominant et un dominé, un gagnant et un perdant.

Je ne doute pas que c’est cette pratique politique, favorisant la participation citoyenne, qui explique la présence des quelque 150 personnes présentes au vernissage. Présence de presque tous les milieux politiques, simples citoyens de la ville, anciens travailleurs de son dicastère, amis, militants. Le livre est là, à nous d’en profiter pour une lecture avec des yeux d’apprentis.

German Osorio