Une grève des maçons historique

Vaud • La mobilisation des maçons ne faiblit pas. Après Genève, 4’000 ouvriers ont débrayé dans le canton de Vaud et manifesté à Lausanne. Reportage.

«Il y avait un monde pour ouvrir les possibles, une ambiance à renverser les systèmes, et toute la normalité était à l’arrêt. A la fin, il ne manquait que la révolution», commente Adi, participant à la manifestation. (B. Munk)

Le rendez-vous a été donné à 5h30 aux maçons de l’Est vaudois en cette journée cantonale de grève menée par Unia, afin d’organiser des tournées en car dans les chantiers de la région et s’assurer qu’ils sont bien à l’arrêt. Les maçons en lutte de tout le canton se rassembleront à midi sur la place de la Navigation à Ouchy pour le repas, avant de participer l’après-midi à une manifestation dans les rues de Lausanne. La grève se prolongera le lendemain, et des trains emmèneront cette fois-ci les grévistes pour Zurich, afin de manifester devant les locaux de la Société suisse des entrepreneurs (SSE). Alors que la Convention nationale du secteur principal de la construction en Suisse (CN) arrive en effet à échéance à la fin de l’année, celle-ci a d’abord bloqué les négociations durant neuf mois. Et alors qu’une solution semble enfin se dessiner sur le maintien de la retraite à 60 ans, en particulier grâce à la manifestation du 23 juin qui avait réuni 18’000 maçons à Zurich, les patrons s’adonnent maintenant à ce qu’Unia considère comme un chantage inacceptable. Ils exigent en contrepartie une flexibilisation accrue du temps de travail, qui impliquerait l’introduction de la journée de travail de 12 heures de mars à décembre, ou encore des réductions salariales massives pour les travailleurs âgés, favorisant ainsi le dumping salarial par les entreprises étrangères

Ce matin, Javier a fait le déplacement. Il travaille pour une entreprise neuchâteloise active dans le canton de Vaud, avec un contrat temporaire qui vient de prendre fin. «C’est ma première année comme manœuvre sur un chantier. Auparavant, j’ai travaillé cinq ans en Suisse dans l’agriculture, toujours comme temporaire. Je viens donner un coup de main à cette grève même si je ne suis plus sous contrat, par solidarité avec mes collègues du métier. Par respect pour ceux qui ont lutté avant moi, pour les générations futures, et bien sûr pour moi», plaisante-t-il. La soixantaine de personnes présentes, majoritairement des maçons, ainsi que le personnel syndical et des membres du POP et de solidaritéS, sont répartis dans quatre bus. Notre véhicule se chargera des chantiers d’Aigle, dont au moins deux sont réputés difficiles.

Notre petit groupe de quatorze personnes, dont 10 maçons, s’arrête d’abord près de la gare. Après avoir visité deux chantiers qui sont restés fermés, nous nous mettons en marche en direction d’un immeuble en construction, confié à une grande entreprise générale de construction vaudoise. Ici, la situation risque d’être plus tendue. En effet, certains contremaîtres, actionnaires de l’entreprise, ont annoncé qu’ils ne prendraient pas part à la grève, ce qui rend plus difficile la participation des ouvriers. Le groupe décide de pénétrer sur le chantier. Après une inspection en ordre, c’est finalement dans le parking à la sortie qu’il tombe sur quatre maçons. Les membres de notre groupe les interpellent: «On ne travaille pas aujourd’hui, ni demain. Tous les chantiers sont fermés. Vous pouvez venir avec nous pour participer à la manifestation, ou rentrer chez vous». L’un d’eux répond qu’il est à la retraite, que «ça ne le concerne pas». Les autres ne répondent pas, tous montent dans une camionnette et quittent le parking.

Engagement des maçons militants

Nelson soupire, «certains ne comprennent pas notre mobilisation. Ils veulent prendre le plus possible, sans se préoccuper du reste». Il coule du goudron pour une entreprise générale de construction dans le canton de Vaud, et 90% de ses collègues sont syndiqués. Avec son équipe, ils ont décidé de donner un coup de main pour vider les chantiers. «On s’est mis d’accord pour venir tous ensemble, y compris les chauffeurs. C’est important de participer et d’aider les collègues. Notre travail est dur, on souffre de la chaleur, de la fumée et des odeurs. Il nous arrive de poser le goudron à la main, là où la machine ne peut pas passer. C’est très physique. Parfois, dans la même journée on vide 3 à 4 camions de goudron avec une brouette et on le pose avec une pelle. On est là pour pas que les patrons nous mangent».

Nous remontons dans le bus, qui nous laisse cette fois-ci devant le chantier d’une petite entreprise de construction vaudoise. Là aussi, quatre maçons sont à l’œuvre. Ceux de notre groupe les convainquent de stopper les travaux. Alors qu’ils posent les barrières, ils sont interrompus par le contremaître, qui leur demande d’aller boire le café pendant qu’il appelle le patron. Ce dernier arrive, furieux. Il menace de porter plainte contre le syndicat, puis bat en retraite lorsqu’un secrétaire syndical lui annonce que tous les chantiers du canton sont à l’arrêt. Il se retire avec son équipe afin de prendre une décision. Jose, manœuvre dans la construction membre de notre groupe, reste en arrière. Il finit par convaincre la petite équipe de fermer le chantier.

Jose a d’abord travaillé quatre ans dans la construction au Portugal, puis six ans en Suisse. Il explique qu’il devrait être payé en catégorie B, comme un ouvrier avec connaissance, mais qu’il est en catégorie C. Il est donc considéré comme un ouvrier sans connaissances préalables, malgré ses 10 ans de métier. En effet, après deux ans de contrats temporaires, il n’a pas eu d’autre choix que d’accepter pour signer un contrat fixe. «Je pourrai passer dans la catégorie B après trois ans. Mais si la catégorie salariale n’est plus garantie lorsqu’on change d’entreprise, on pourrait me remettre en catégorie C ».

Jose est là car d’autres se sont battus avant lui pour que les maçons aient des droits, mais ceux-ci sont chaque année remis en question. «Nos journées sont déjà longues, on doit être à 6h30 au dépôt, et le soir on rentre y déposer le matériel à 18h. Il y a beaucoup de stress car les délais sont de plus en plus serrés. On doit bosser vite, on ne s’arrête pas. Je vois aussi que les contremaîtres ont perdu du pouvoir. A 50 ans, ils ont peur de se faire licencier et ont donc plus de mal à défendre leur équipe face au patron. Et si on ne retrouve pas de travail, on perd nos cotisations et notre droit à la retraite anticipée». Jose constate en effet que l’ambiance s’est durcie sur les chantiers. Et que contrairement aux annonces du jour publiées dans la presse par la Fédération vaudoise des entrepreneurs (FVE) pour dissuader les maçons de participer à la grève, le confort et les conditions de travail sont parfois sacrifiés sur l‘autel du profit. «J’ai demandé à mon patron de suivre une formation de machiniste, pour évoluer professionnellement, et il a refusé. Je lui ai demandé: Tu me mets de côté ? Il m’a répondu que oui, car il a déjà deux autres maçons qui sont en train de passer leur permis. Mais à la fin de l’année, je lui ferai une nouvelle demande, je vais pas lâcher. On cotise pour la formation » !

Les motifs de notre combat

Notre petit groupe se met donc en marche en direction d’un deuxième chantier de la grande entreprise générale de construction où nous avons déjà rencontré des difficultés. Quelques maçons de notre groupe doivent intervenir afin de convaincre le contremaître et le patron, présents sur les lieux, de plier boutique. Tandis que nous retournons au bus, Jose poursuit. «Au début de l’année, nous avons dû stopper le chantier en raison du mauvais temps. Le patron n’a pas fait la demande à temps afin de se faire dédommager par le fonds contre les intempéries. Il nous a retirés quatre jours de vacances à chacun. Voilà les motifs pour lesquels on se bat ».

Nous finissons la tournée des chantiers, avant de poursuivre sur Lausanne, pour le repas de midi. Sur place, ce sont 4’000 maçons qui sont réunis, et plus de cent chantiers qui ont été vidés. Pour Javier Carcedo, d’Unia, la mobilisation est un succès. «C’est la plus importante mobilisation qu’on ait jamais vu en Suisse dans la construction». Et tandis que Nico Lutz, membre du comité directeur d’Unia et responsable national de la construction, dénonce le «massacre contre la santé des travailleurs et contre le marché de la construction», un maçon l’interpelle. «Il faut pas vendre notre peau pour rien, on veut un bon accord ». L’avertissement est clair pour la prochaine séance de négociation, qui aura lieu ce vendredi 9 novembre à Zurich. En cas d’échec, les maçons ont déjà annoncé qu’ils poursuivront la lutte