Dix petites anarchistes

La chronique féministe • Ce livre signé Daniel de Roulet retrace le destin extraordinaire de dix jeunes Jurassiennes à la fin du XIXe siècle

Ce livre signé Daniel de Roulet (dont Pierre Jeanneret a déjà parlé le 19.10.18) retrace le destin extraordinaire de dix jeunes Jurassiennes à la fin du XIXe siècle. Cette histoire passionnante part de Saint-Imier, où l’on vivote entre misère et exploitation dans les fermes ou une industrie horlogère balbutiante, qui connaît des hauts et des bas, qui licencie d’un jour à l’autre. Sans surprise, les femmes gagnent 25% de moins que les hommes, et ne peuvent pas devenir contremaître, statut réservé aux hommes… Bakounine survient, raconte la Commune de Paris, parle d’anarchie, d’un autre monde, d’une autre vie. Dix femmes font le pari insensé d’aller à l’autre bout du monde bâtir une communauté où régnerait «l’anarchie à l’état pur», loin de leur vie étriquée. Un voyage qui les conduira en Patagonie, puis à Buenos Aires, en passant par l’île de Juan Fernandez, celle de Robinson Crusoé.

L’auteur s’est largement documenté, à Saint-Imier, dans les archives diplomatiques, dans les archives de la commune, dans des journaux de l’époque, puis sur place, à Punta Arenas, où il a pu photographier la charrette de la «Boulangerie universelle».

Les jeunes femmes sont dix, comme les Dix petits nègres, et comme chez Agatha Christie, elles disparaissent l’une après l’autre, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une: Valentine, la narratrice. Colette et Juliette partent les premières, pour ne plus entendre les insultes sur leur homosexualité. Chacune reçoit un oignon 20A de Longines, ces grosses montres anciennes très bombées. Trois mois plus tard, on apprend leur décès: elles ont été étranglées. Dans leurs maigres affaires, les deux oignons ont disparu.

Après beaucoup de discussions et d’hésitations, les 8 restantes décident de partir créer une communauté anarchiste: Valentine Grimm, sa sœur Blandine, avec qui elle ne s’entend pas, Mathilde, 17 ans, Jeanne, Lison, veuve, Emilie, Adèle et Germaine. Une boulangère, une modiste, et six horlogères. Emilie, enceinte d’un amant qui la bat, emmène son fils Max, Jeanne ses trois garçons, Lison ses quatre filles, Adèle sa fille Clémence, de trois mois. En tout 9 enfants de 0 et 6 ans. Chacune emporte un oignon 20A de Longines, talisman et réserve de guerre, sur lequel elle grave trois lettres et un chiffre de 3 à 10. Ces oignons jouent un rôle central. Elles emportent les œuvres de Rousseau et surtout leur «cahier vert» où sont collés des articles, l’annonce pour la Patagonie et quelques faits marquants du groupe.

Elles partent d’abord pour le Havre. Partout, elles ont affaire à des filous. Pensez ! 8 femmes et 9 enfants, quelles proies faciles! Mais ce sont de fortes femmes qui savent se défendre. Elles embarquent finalement à Brest, le 5 août 1873, sur La Virginie. Le capitaine déporte vers la Nouvelle-Calédonie des communards condamnés au bagne. 215 hommes d’équipage, 58 passagers, 288 prisonniers. Le voyage, sans confort, est difficile, chahuté, elles vomissent tripes et boyaux. Sur le bateau, Emilie Ketterer, la modiste, ne survit pas à son deuxième accouchement. Elle et son petit, mort-né, sont envoyés par le fond, comme c’est la coutume. Elle laisse aux autres le petit Max, et un oignon. Parmi les prisonniers figure Louise Michel, courageuse, modeste. Après 4 mois, les 7 émigrantes et leurs enfants arrivent à Punta Arenas, qui consiste en un bagne et un poste militaire de l’armée chilienne. Un trou, au bout du monde…

Elles ne sont pas bien reçues, on leur propose une habitation insalubre. Le climat est rude, le vent omniprésent. Le terrain promis est situé en dehors. Elles trouvent du travail, construisent quatre maisons, forment une communauté. Mais la mentalité de Punta Arenas est plus rétrécie que celle du Vallon!

La boulangère, Mathilde, qui entretient une correspondance avec Benjamin, devenu un anarchiste engagé, propose d’ouvrir une boulangerie coopérative ambulante, pour fabriquer un pain qui peut durer longtemps, apprécié des marins. Puis les femmes fondent l’horlogerie de la Brebis noire. Un jour, on leur apporte une montre à réviser : un oignon 20A ayant appartenu à Colette ou Juliette. En menant son enquête, Lison est retrouvée morte, étranglée, après avoir été violée, laissant ses quatre filles au groupe.

Elles découvrent l’île de Juan Fernandez, celle de Robinson Crusoé. Il y vit une communauté anarchiste, et cela pourrait être le paradis, mais un Suisse, propriétaire de l’île, joue au dictateur. Menacées, elles quittent l’île pour Buenos Aires. Blandine rentre au pays. Le quartier pauvre de San Telmo, où elles résident, est atteint par le choléra, la belle Germaine aux nombreux amants en succombe. Lors d’une manifestation anarchiste, Mathilde, en tête, meurt d’une balle tirée par les policiers. Les dix oignons sont réunis et remis à Max, qui les offre à la Fédération pour remplacer la rotative saccagée par la police. Nous sommes en 1910, chaque enfant a trouvé sa voie. Valentine est la dernière des dix. Elle rejoint son amour Arsène à Montevideo…

Ce roman est passionnant. On apprend un certain nombre de faits peu connus sur l’anarchisme, sur la Suisse, sur la migration au XIXe siècle. Surtout, on suit l’incroyable odyssée de dix jeunes femmes, courageuses, qui se voulaient libres, «sans Dieu, ni maître, ni mari», comme le mentionne le bandeau du livre. C’est d’autant plus remarquable qu’à l’époque encore, plus qu’aujourd’hui, les femmes étaient méprisées, sous-formées, exploitées, considérées comme des objets sexuels.

Ce qui frappe, c’est le courage, la force de ces femmes. On se demande comment elles ont pu couvrir des milliers de kilomètres, traverser l’Atlantique sur un navire sans confort, s’installer sur une terre hostile, puis repartir, avec des enfants, sans qu’il leur soit arrivé plus d’ennuis. J’ai particulièrement goûté la scène sur le bateau quittant l’île de Jean Fernandez, où des marins irlandais se réjouissent de «profiter de quelques femelles à leur disposition», notamment des quatre filles de Lison, de belles plantes entre 18 et 21 ans. «On leur en a fait passer l’envie», dit le texte. J’aurais bien voulu savoir comment. Il est vrai qu’elles étaient plus nombreuses que les marins. Puis il est précisé: «Au bout de quelques nuits, celles à qui ça plaisait ont choisi sans contrainte.» Comme c’est savoureux! Ces femmes ont renversé tous les codes, elles se sont voulues libres et indépendantes jusqu’au bout. Aucune ne s’est mariée, elles avaient des aventures quand elles le décidaient et élevaient seules les enfants qui en naissaient. On est sidéré d’apprendre que cela s’est passé à la fin du XIXe siècle…