Relations au temps et à l’espace latino-américains

Festival • Fiction argentine sur la disparition de soi et documentaire brésilien interrogeant l’apprentissage par le corps font les belles heures du Festival Filmar en America Latina.

"Au désert" d'Ulises Rosell a l’art de mêler les genres. (DR)

Road et walk movie de l’écrivain et réalisateur argentin Ulises Rosell, Au désert a l’art de mêler les genres (thriller, mélodrame social, odyssée initiatique et contemplative, survivalisme), laissant flotter l’incertitude, sans pleinement convaincre. En la ville côtière de Patagonie, Comodoro, Julia (Valentina Bassi, remarquable d’intensité minérale) peine à joindre les deux bouts dans son métier de serveuse au sein d’un casino. Elle y croise un joueur taciturne et empesé, Gwynfor (Jorge Sesan, impénétrable), reprenant au vol son offre d’emploi pour la compagnie pétrolière continentale, où il travaille. Sur un raccourci planté en plein désert de craie blanche, elle panique dans la camionnette vétuste de son mentor irlandais. Et génère un accident, croyant au kidnapping avec possibles sévices à la clé.

Evoquant épisodiquement le film Gerry de Gus Van Sant (une balade dans le désert tourne à la tragédie), la caméra enregistre les errements de deux êtres qui ne se stabiliseront qu’épisodiquement dans une relation intime. Ils cherchent vainement leur chemin dans un espace immense et totalement dénué de points de repères pendant que deux flics et un pisteur sont sur leurs traces. Le pire semble comme mis entre parenthèses et au jeu de la survie, comme dans les émissions de téléréalités, la femme s’en tire mieux. Avec son désir de filmer au plus près des corps et des affects ou de les perdre dans l’espace immense et son absence de justification psychologique, la réalisation peut séduire autant que dérouter.

Connaissance de soi

Pour Marina Abramovic au Brésil: L’espace entre-deux, Marco del Fiol film réalise un surprenant périple en zigzag à la recherche de lieux d’énergie et à la «rencontre des gens qui possédaient certains pouvoirs dépassant l’entendement naturel», comme Abramovic l’explique dans ses Mémoires (Traverser les murs). L’artiste se confronte à un enquillage ésotérique de rituels sacrés, de techniques curatives naturelles, d’opérations chirurgicales sans anesthésie et d’immersion cathartique. Le corps est pour la performeuse historique serbe Marina Abramovic, née en 1946, un matériau sensible ouvert à toute une métaphysique méditative et doloriste.

Les rencontres sur la voie de la connaissance de soi, l’«autognose» sont inégalement pertinentes: João Teixeira de Faria (Jean de Dieu), un «chirurgien psychique» aux interventions médicales controversées sans anesthésie et pratiquées «sans la moindre douleur» selon l’artiste. Qui «ne se fait pas payer et a un certain nombre de guérisons miraculeuses à son actif»; une sage-femme et une guérisseuse des plantes, voire des chamanes.

Le film filtre avec l’hagiographie et le syncrétisme religieux fort exploré dans des tableaux vivants (l’artiste en posture de Christ rédempteur du Corcovado lors d’un shooting photo sur fond de cascade) et la réactivation de performances dans des paysages captés tels des peintures. Y flotte le souvenir des Lettres à jeune poète de Rilke. Un appel à ne pas redouter la douleur que cette artiste méditative au regard fixe connu tôt sous la férule et les coups d’une mère impitoyable.

Adulée par Lady Gaga a l’égale d’une chamane, Marina Abramovic n’oublie pas une forme singulière d’ironie sérieuse. Ne la voit-on pas conseiller de mordre quotidiennement dans de l’ail avant de croquer un oignon, comme viatique pour une existence garantie sans bactéries ?

Filmar en America Latina. Genève. Jusqu’au 4 décembre. Rens.: filmar.ch