Gilets jaunes vs Femmes violentées

La chronique féministe • Le week-end dernier a eu lieu une curieuse collision entre deux manifestations: celle des Gilets jaunes, qui en ont «ras le bol», et celle contre les violences faites aux femmes, qui en ont «ras le viol». Si des casseurs ont dénaturé la manif parisienne des gilets jaunes, aucun excès n’est en revanche à déplorer dans les manifestations féministes.

Le week-end dernier a eu lieu une curieuse collision entre deux manifestations: celle des Gilets jaunes, qui en ont «ras le bol», et celle contre les violences faites aux femmes, qui en ont «ras le viol». Si des casseurs ont dénaturé la manif parisienne des gilets jaunes, aucun excès n’est en revanche à déplorer dans les manifestations féministes.

L’ONU a décrété le 25 novembre Journée internationale de l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Les actions se poursuivent jusqu’au 10 décembre, Journée des Droits humains, qui viennent d’être sauvegardés en Suisse par le refus à 66% de l’initiative de l’UDC «contre les juges étrangers». La couleur retenue par cette journée est l’orange, qui veut symboliser un monde meilleur pour les femmes et les filles.

Son origine remonte à 1960, lorsqu’en République Dominicaine, les sœurs Mirabal furent assassinées, parce qu’elles militaient pour leurs droits. Elles devinrent alors les symboles du combat pour éradiquer ce fléau qu’est la violence à l’égard des femmes. Selon les Nations unies, elle constitue l’une des violations des droits de l’Homme les plus répandues, les plus persistantes et les plus dévastatrices dans le monde. Elle demeure également l’une des moins signalées, en raison de l’impunité, de la stigmatisation et du sentiment de honte des victimes qui l’entourent. Elle comprend la violence d’un partenaire intime, le harcèlement, le trafic d’êtres humains, les mutilations génitales féminines, le mariage précoce. Les conséquences affectent les femmes à tous les stades de leur vie.

Aujourd’hui encore, aux Etats-Unis, une femme est battue par son partenaire toutes les 15 secondes; en France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon (123 mortes en 2016) ; en Afrique du Sud, une femme est violée toutes les 23 secondes; au Bangladesh, près de la moitié des femmes ont subi des abus physiques de la part de leur conjoint. En Suisse en 2016, 532 femmes ont été violées et 736 ont subi des contraintes sexuelles. Pire encore, 36 femmes sont mortes sous les coups de leur partenaire. Et ces chiffres ne représentent que le sommet de l’iceberg.

Si l’on enferme les femmes dans certaines cultures, la nôtre, dans une indifférence généralisée, érige en dogme l’apparence et la mode, placarde des femmes qui semblent disponibles, banalise la pornographie. Les femmes battues, violées ont des difficultés à se faire entendre, leurs bourreaux sont rarement punis.

Une année après le début de #MeToo (qui a fait bondir de 23% le nombre de cas de violences sexuelles signalés à la police), des milliers de femmes et d’hommes ont défilé contre les violences sexistes, samedi en France, sous la bannière #NousToutes, dans un grand nombre de villes, dont Paris, où le cortège marchait vers l’est de la capitale, à bonne distance des échauffourées liées aux actions des Gilets jaunes.

Paré-e-s de violet, les manifestant-e-s arboraient des pancartes réclamant la fin de l’impunité des agresseurs et des moyens financiers suffisants. On reconnaissait des personnalités comme Muriel Robin, Isabelle Carré, Audrey Pulvar. Pour Tanguy, un étudiant de 19 ans, «c’est un mouvement qui n’a pas de sexe, ce n’est pas un combat des femmes contre les hommes, mais un combat des hommes et des femmes ensemble, contre les inégalités».

Le président Emmanuel Macron avait décrété, il y a une année, l’égalité femmes/hommes comme «grande cause du quinquennat». Mais s’il n’y a pas d’argent, les politiques publiques ne suivront pas, a prévenu Caroline De Haas, l’une des instigatrices de ces marches. Les fonds consacrés à l’aide aux femmes victimes de violences conjugales devraient être portés à au moins 500 millions d’euros par an, contre 80 millions aujourd’hui, ont plaidé jeudi cinq organisations. Sur Twitter, la secrétaire d’État Marlène Schiappa a salué cette grande manifestation, qui doit être vue et entendue.

D’autres marches ont été organisées dans plusieurs villes européennes. En Suisse aussi, on a manifesté, à Neuchâtel dans la zone piétonne, à Fribourg par une marche aux flambeaux, à Lausanne, au centre-ville et à Ouchy, avec illuminations orange et la présence de politicien-ne-s. A Genève, plus de mille personnes, dont une majorité de jeunes, ont défilé en ville, revendiquant le droit des femmes à utiliser la rue comme les hommes, d’Uni Mail à l’Alhambra, près du lieu où, le 8 août, cinq femmes furent sauvagement agressées en sortant d’une discothèque. Vêtus de tenues scintillantes, les seize femmes et les deux hommes de la fanfare afro-féministe 30 nuances de noir ont défilé en jouant, chantant et dansant. Les femmes évoquent le harcèlement fréquent, les phrases vexatoires, les abordages déplacés. Elles parlent de stratégies d’évitement, des stéréotypes qui ont la vie dure, notamment dans les manuels scolaires. Elles n’en peuvent plus des violences, des inégalités. Elles veulent s’habiller et sortir comme il leur plaît, sans subir quolibets et harcèlements. Elles veulent vivre normalement, «comme les mecs», ne plus avoir peur, ne plus transmettre la peur à leurs filles.

Etre payée 20% de moins qu’un homme, juste parce qu’on est une femme, et avoir, à la fin, une retraite amputée, c’est aussi une grande violence faite aux femmes. Dire que l’égalité salariale figure dans la Constitution depuis 1981!

Rappelons que la révolution du Mouvement de libération des femmes, parti de France en 1970, est la seule qui n’ait provoqué aucun-e mort-e. 50 ans plus tard, les slogans d’alors sont hélas encore valables: Boulot, OMO, marmots, y en a marre!, contraception et avortement libres et gratuits, mon corps est à moi, nous ne sommes pas des poupées, le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours, halte aux massacres des femmes, l’égalité maintenant, tous unis contre l’oppression, pas de révolution sociale sans libération des femmes, pas de libération des femmes sans révolution sociale, les femmes sont aussi le peuple, femmes pour la liberté, femmes pour la paix…

Faudra-t-il que nous cassions pour qu’on nous entende? En attendant, nous préparons en Suisse une grève pour le 14 mai 2019… 28 ans après celle du 14 mai 1991. Pour que les choses changent, enfin?