Coopérer ou collaborer?

Essai • Dans son dernier livre, l’économiste Éloi Laurent plaide pour des institutions sociales tournées vers la coopération. (Par Laurent Etre, paru dans L'Humanité)

C’est un lieu commun de notre époque hyperconnectée: le «collaboratif» serait devenu une sorte de valeur suprême, indiscutable. Or, sommes-nous bien certains de ce que nous rangeons derrière ce terme? «Si l’on collabore pour faire, on coopère pour savoir», estime Éloi Laurent, qui s’attache à montrer, dans un essai percutant, ce que l’espèce humaine doit justement à la coopération. Est rappelée, entre autres, la remarquable alliance de scientifiques de dix-huit pays qui a conduit, au début des années 2000, après quinze années de recherches, au décryptage du génome humain. Alors que le règne de la collaboration prend notamment, dans le monde de l’entreprise, le visage du «management collaboratif», dont l’économiste souligne combien il «étouffe l’autonomie des salariés».

La «crise de la coopération» se manifesterait aussi par une «épidémie de solitude» (ne pas confondre connexion numérique et connexion sociale), par une «guerre contre le temps» (temps long et temps de loisir) et, surtout, par les comportements sécessionnistes des plus fortunés et des multinationales, adeptes de l’évasion fiscale. Pour Éloi Laurent, la «non-coopération (…) n’existe que parce que des institutions la rendent possible et des autorités refusent de la sanctionner». L’heure est donc à la reconstruction d’institutions dévouées aux biens communs (services publics, infrastructures collectives…), assorties de sanctions pour ceux qui profitent de ces derniers sans contribuer à leur fonctionnement. Seul bémol: là où l’on aurait attendu une réflexion sur la construction du rapport de forces social capable de porter une telle démarche, l’auteur préfère en appeler à une reconquête de nos «imaginaires», quelque peu abstraite. L’ensemble n’en est pas moins ­stimulant.

Éloi Laurent L’Impasse collaborative. Pour une véritable économie de la coopération, Les Liens qui libèrent.