L’âge qui glace: mammouths et génétique démiurgique

Cinéma • Le documentaire «Genesis 2.0» croise les destinées de glaneurs de défenses de mammouths avec les dérives génétiques de scientifiques prométhéens. Crépusculaire.

"Genesis 2.0." documentaire du cinéaste Christian Frei.

Coréalisé par le cinéaste suisse Christian Frei et le Russe Maxim Arbugaev, Genesis 2.0 nous plonge aux confins du Nord de la Sibérie, où la couche de permafrost s’évanouit inexorablement. Les premières images évoquent le temps des pionniers. Ou plutôt de taiseux chercheurs d’or blanc, archéologues pilleurs de l’ère du Riss qui vit les mammouths laineux s’éteindre. Un ivoire que convoitent des hommes en mode survie pour nourrir leurs familles.

Avec des outils archaïques, ils sondent et déterrent, à la rude, les défenses de mammouth au cœur de paysages désolés, battus par les vents. Le butin parmi les 20-30 tonnes mises au jour annuellement se révélera un ivoire de piètre qualité. Il sera négocié pour quelques centaines de dollars avec des marchands chinois. Ici, les restes de mammouth ne font guère recette.

Les plans ciné oscillent entre la photographie plasticienne façon National Geographic Magazine et la poésie dramaturgisée, à la fois désespérée et sublime, de Nanouk l’Esquimau du cinéaste Robert Flaherty. Pour une immersion au cœur de la vie d’une communauté d’infortune. Côté récit, on se déboutonne l’oreille pour des échantillons en voix off féminine tirés de l’épopée iakoute orale et chantée, «Olonkho». On y entend, comme au sortir d’un mauvais rêve: «Pendant la traversée vers cette terre que balaye le vent. Sur la bouche piétinée d’un abysse insondable.» Ce récit épique de conquêtes et de batailles, où la mort règne, met en scène guerriers et chefs de clans.

En montage alterné avec ces atmosphères d’âges premiers, paléontologues, scientifiques et icône coréenne du clonage condamnée (Woo Suk Hwang) poursuivent le projet faustien du Docteur Frankenstein ou de la franchise Jurassic Park: régénérer le vivant, voire le recréer. La caméra suit ainsi les tribulations exaltées du Directeur du Musée du Mammouth, Semyon Grigoriev, recueillant le sang du cousin de l’éléphant pris dans une gangue pierreuse. La roche qui saigne, bel exemple de résurrection christique.

Pour bien afficher sa foi dans un monde réenchanté de promesses de ramener à la vie des espèces disparues ou en voie d’extinction, l’homme affiche un t-shirt à l’effigie de Manny, le mammouth grognon et peu sociable de la trilogie blockbuster, L’Âge de glace.

Designer le vivant

Le film survole des recherches sur le séquençage du génome humain, une source inépuisable d’interrogations éthiques, économiques et de profit. Il s’achève à Shenzhen, au détour d’une ubuesque visite au BGI (Beijing Genomics Institute). Qui fait son miel du séquençage du vivant. «Life becomes Big Data», s’enthousiasme le directeur du lieu identifiant son œuvre à celle de Dieu. Ses vues? Recréer le mammouth, injecter l’ADN de ses compatriotes dans ses PC. Gourou de Google en matière transhumaniste, le controversé ingénieur et penseur Raymond Kurzweil semble abonder dans ce sens lorsqu’il déclare ailleurs: «Dieu existe-t-il? Eh bien, je dirais, “pas encore”.»

La guide muséale explique les bienfaits attendus du séquençage génétique dans le traitement de nombreuses maladies. Les questions éthiques soulevées par un scientifique occidental la découvrent sidérée et mutique. Car il y a inquiétude à l’horizon à travers le lien avéré avec des assurances et fonds de placement pour le financement de cette industrie génétique, dont les dessins sont loin d’être philanthropiques. Genesis 2.0 est néanmoins éloigné du documentaire informé et étayé d’une investigation critique, comme en proposent Envoyé Spécial ou Cash Investigation. Et certains risquent de rester, un brin, sur leur faim face à la ténuité du propos critique porté sur des recherches génétiques prométhéennes.