Le capitalisme expliqué par la tomate

Interview • «L’empire de l’or rouge Enquête sur la tomate d’industrie» du journaliste français Jean-Baptiste Malet, est une enquête au cœur de ce marché mondialisé. Durant deux ans, il a rencontré traders, cueilleurs, entrepreneurs, paysans, généticiens, fabricants de machine, et même un « général » chinois. Si se plonger dans un tel sujet peut paraître saugrenu, le résultat est encore plus surprenant. (Par Jonathan Lefèvre, paru dans Solidaire)

Avec sa sauce tomate Ketchup, Heinz Company a été la première multinationale des Etats-Unis, qui a précédé Ford, dans l’histoire de la production de masse. (DR)

Que nous dit l’industrie de la tomate sur le capitalisme?

Jean-Baptiste Malet Il y a à peu près un siècle, l’humanité consommait très peu de dérivés de la tomate. Pourtant, c’est aujourd’hui une marchandise universelle. Cette industrie est née en Italie, à la fin du XIXe siècle, mais son histoire épouse aussi celle de la Heinz Company, la première multinationale de l’histoire des États-Unis, qui a précédé Ford dans l’histoire de la production de masse, notamment par le recours au travail à la chaîne dès 1904. Un siècle plus tard, toute l’humanité consomme du concentré de tomates. C’est ce que j’évoque dans mon livre : une «civilisation de la tomate ». Il n’y a pas d’autre exemple dans l’ère capitaliste d’une marchandise universelle qui soit aussi accessible, de la bouteille de ketchup du restaurant branché de San Francisco au marché des villages les plus pauvres d’Afrique. Même les êtres humains qui vivent avec moins d’un dollar par jour achètent et mangent du concentré de tomates, parfois vendu à la cuillère, pour quelques centimes. Dans les années 1980, l’invention du baril aseptique de 230 kg de triple concentré a fait de celui-ci une matière première facilement transportable, totalement adaptée à la donne néolibérale. Les grandes multinationales achètent ces barils pour fabriquer leurs produits industriels. L’histoire du concentré de tomates est un concentré de capitalisme.

Vous êtes sensible à la question du travail, à la souffrance que celui-ci peut imposer aux travailleurs. D’où vous vient cette préoccupation ?

Je ne suis pas né dans une famille d’intellectuels. J’ai grandi dans un lotissement du sud de la France et je n’ai pas fait d’école de journalisme. J’ai travaillé chez Mc Donald’s, dans deux restaurants différents. Ce poste d’observation a été important pour moi, important dans mon cheminement intellectuel. J’ai vu des travailleurs être humiliés et j’ai été humilié. Comme à l’époque je n’étais pas structuré intellectuellement, ma révolte contre McDonald’s n’était qu’individuelle – c’est-à-dire inefficace. Cette expérience m’a permis de découvrir cet immense chantage à la survie qu’est le travail dans une société capitaliste, chantage qui est en fait un hold-up permanent. Je découvrais la pyramide des classes. A l’époque, déjà, j’étais très curieux et je pensais de manière incessante à la division internationale du travail.

Si on vous dit que votre livre est un outil pédagogique pour expliquer la lutte de classes, êtes-vous d’accord ?

Non seulement je suis d’accord, mais j’en suis également flatté et heureux. Car c’est pour raconter le capitalisme que j’ai écrit ce livre. C’est pourquoi il était primordial pour moi d’aller en Chine, aux États-Unis, en Italie, au Ghana… De rencontrer les gagnants et les perdants de la globalisation; des plus grands dirigeants de la filière mondiale aux damnés du monde moderne.

Mangez-vous encore des pâtes à la sauce tomate?

Oui. Nous ne devons pas nous culpabiliser d’utiliser un téléphone portable ou des vêtements qui sont le fruit de l’exploitation des travailleurs. Pour autant, je ne fais pas l’éloge du cynisme et je ne suis absolument pas indifférent à cette exploitation. C’est tout le contraire: je dénonce l’attitude de la bourgeoisie qui tend de plus en plus à nous expliquer que, pour changer le monde, il faut «acheter éthique» et agir individuellement, selon sa morale. Quand un intérimaire précaire achète sa nourriture dans un supermarché premier prix et s’habille avec les vêtements les moins chers, quand vous et moi nous utilisons un téléphone ou un ordinateur pour communiquer ou travailler, je crois que nous ne devons pas nous culpabiliser de cela. Nous ne devons pas nous sentir coupables des rapports de production du capitalisme. Et ce, pour une raison simple : nous n’avons pas choisi ces rapports de production, ils nous sont imposés par les détenteurs des capitaux et la classe politique qui sert leurs intérêts. Nous ne sommes pas coupables de leurs méfaits. Pire: nous n’avons même pas le droit de connaître la provenance exacte de nos marchandises! Organisons d’abord la transparence la plus absolue des flux de marchandises, après quoi nous pourrons peut-être parler de «morale»…

Le boycott n’est donc pas une solution ?

Bien entendu, un boycott peut être une arme politique efficace. Et bien sûr, nous devons être responsables individuellement, ne pas faire n’importe quoi, agir selon notre conscience. Atitre personnel, je boycotte certaines entreprises. Mais je sais pour autant que cela ne changera rien sans lutte politique structurée, sans combat collectif, sans conflictualité. Cette course puritaine à l’achat vertueux est l’amorce d’une dépolitisation de la société par la consommation. Le capitalisme n’a pas de morale. La même entreprise de chimie peut produire et commercialiser des armes chimiques ou des médicaments selon le contexte historique. Nous ne devons pas avoir honte de vivre dans un monde ignoble: nous devons conquérir le pouvoir et le changer. Nous devons plutôt montrer du doigt ceux qui doivent avoir honte des situations d’exploitations, les désigner, les nommer, en expliquant notre monde et son histoire, en expliquant la pyramide des classes. Il nous faut dire comment la logique d’accumulation du capital dirige le monde, montrer ses méfaits pour l’humanité et notre éco-système. Si nous nous contentons de discours moraux, et de nous livrer à des autoflagellations quotidiennes parce que nous serions de pauvres pécheurs, nous arriverons tôt ou tard aux discours prônant la «moralisation du capitalisme», cette plaisanterie qui dure maintenant depuis les débuts du capitalisme industriel… avec le résultat que l’on sait.

«L’empire de l’or rouge. Enquête sur la tomate d’industrie» est sorti aux editions Fayard et vient de paraître en format poche aux éditions J’ai lu