Maillard ou le compromis historique

Suisse • La popiste Christiane Jaquet-Berger et le syndicaliste Aristides Pedraza reviennent sur l’action politique de Pierre-Yves Maillard, élu samedi à la tête de l’USS après quatorze ans passés au gouvernement vaudois.

«Maillard demande d’acter que nous n’avons pas les forces pour imposer des revendications décisives pour le monde du travail» , estime A. Pedraza. (USS / Jean-Jacques Magnin)

Pierre-Yves Maillard a été élu samedi nouveau président de l’Union syndical suisse (USS), lors du Congrès de la faîtière, devant la conseillère nationale saint-galloise Barbara Gysi. Sur les 212 délégués, 115 ont plébiscité le conseiller d’Etat vaudois, 88 lui ont préféré la candidate soutenue par les associations féministes, tandis que 15 se sont abstenus. Bien que le vote se soit révélé serré, les militants ont une nouvelle fois refusé d’attribuer à une femme le statut de cheffe des syndicats suisses. Alors que l’heure est aux conjectures concernant le nom du successeur de Pierre-Yves Maillard au poste de conseiller d’Etat qu’il quittera entre mai et juin 2019, une large partie du spectre politique salue le travail réalisé par celui qui est souvent qualifié de «bête politique».

Deux militants de la gauche de la gauche, un camp dont la voix est peu relayée dans les médias, ont accepté de répondre à nos questions sur le type d’action politique incarnée par le tribun vaudois: la popiste Christiane Jaquet-Berger, présidente de l’AVIVO, députée au Grand Conseil de 1978 à 2016, et conseillère nationale de 1996 à 2000, et le syndicaliste Aristides Pedraza, secrétaire de la fédération syndicale Sud.

A droite comme à gauche, lorsqu’on ne salue pas le «bilan politique exceptionnel» de Pierre-Yves Maillard, on loue sa stratégie du «compromis dynamique», ce marchandage entre la gauche et le PLR, qui consiste à négocier des contreparties sociales face aux mesures d’austérité exigées par le PLR, plutôt que de s’y opposer. Quel bilan tire le militant de la gauche de la gauche que vous êtes ?

Christiane Jaquet-Berger J’ai siégé au Grand conseil avec lui, puis durant quasiment toute sa carrière de conseiller d’Etat. En tant que présidente de l’AVIVO, je me félicite de son action. Je lui ai écrit personnellement lors de son élection, j’ai de l’estime pour lui.

Sur certains dossiers par contre, comme la RIE III, il n’a pas accepté nos critiques, qu’elles viennent de l’AVIVO ou du POP. Je n’aime pas ce type de compromis mal fichus. Le groupe Ensemble à gauche avait d’ailleurs été pris à partie par Pierre-Yves Maillard , qui nous reprochait de dire non à tout. Je n’avais pas apprécié cette déclaration, à laquelle nous n’avions même pas pu répondre car il était sorti durant le débat. Ce n’était d’ailleurs pas le cas, car nous étions favorables aux contreparties sociales proposées. Mais à notre sens, le projet était déséquilibré. Nous avions d’ailleurs tout à fait le droit de dire que nous n’étions pas d’accord, mais il l’a pris comme une insulte. Il y avait d’ailleurs aussi des oppositions au PSV, mais en moins grand nombre.

Pour le reste, il s’est montré compétent pour négocier et pour apporter des améliorations. Lorsque nous avons pointé le problème des effets de seuil avec l’AVIVO, il a par exemple pris des mesures pour améliorer l’accès aux subsides de l’assurance maladie.

Il a aussi instauré le pont AVS, qui permet aux travailleurs en fin de droit proches de l’AVS d’éviter une perte sur leur future rente. Et bien sûr, il a introduit les PC familles.

Aristides Pedraza De par mon expérience de syndicaliste, j’ai essentiellement été confronté à Pierre-Yves Maillard en tant qu’employeur public. Nous avons eu des confrontations longues et dures, car nous avons des conceptions fondamentalement différentes de la défense du service public et des intérêts des classes populaires.

Il soutient un projet de compromis historique avec une fraction de la bourgeoisie et il a fait du canton de Vaud, avec la fameuse alliance «Brouillard-Malice», un laboratoire. Aujourd’hui, il prétend projeter ce modèle au niveau national, où à mon sens le modèle RIE III n’a aucune issue. En gros, Pierre-Yves Maillard arrive à la direction de l’USS avec un projet de renouvellement de la paix du travail, du compromis social qui la fonde, alors que ses bases matérielles s’effondrent.

Il faut bien entendu ne jamais oublier que les secteurs de la gauche populaire et combative ont été étriés par l’écrasante victoire du compromis de la RIE III, accepté par 87.5% des votants. Mais nous vivons aujourd’hui la revanche de cette défaite. Tous les éléments dont le gouvernement prétendait faire les contreparties sont attaqués et mis à mal. On le voit bien avec la bataille du parascolaire, qui ne fait que commencer. Ainsi qu’avec la crise d’un certain nombre de finances communales. Donc en quelque sorte, Pierre-Yves Maillard part à temps, avant la crise de la stratégie et de sa plus spectaculaire victoire.

Est-ce qu’il va réussir à faire quelque chose à l’USS ? On peut imaginer qu’il consolide le marché qui se déroule autour des mesures d’accompagnement, ou qu’il obtienne une petite extension du 13ème salaire. Mais pour l’essentiel, Pierre-Yves Maillard demande d’acter que nous n’avons pas les forces nécessaires pour imposer des revendications décisives pour le monde du travail, comme des augmentations réelles de salaires et une amélioration des conditions de travail. Or, c’est totalement inacceptable, car si nous acceptons que nous avons historiquement perdu la bataille des salaires, alors nous avons perdu la bataille du salaire socialisé.

Pierre-Yves Maillard a une vision du rôle stratège de l’Etat, loue les «gens dont le sens commun est plus fort que la doxa». Il a aussi la vision que l’idéalisme et le jusqu’au-boutisme renverraient à une forme de naïveté, de manque de sens politique…

CJB Je déteste le terme « compromis », qui ressemble à « compromission ». Quand on est parlementaire, on sait que c’est en allant discuter avec d’autres groupes qu’on obtient des avancées, mais on n’est pas obligés d’y perdre son âme. Je préfère l’idée de «consensus», qui permet d’avoir une discussion respectueuse entre adversaires et où personne ne perd la face. A nos yeux, nous n’étions pas des traîtres en disant que nous trouvions ce compromis sur la RIE III pas acceptable. On a le droit de dire que ce n’est pas suffisant, c’est le boulot d’un parlementaire de donner son avis.

AP Rien n’est plus réaliste que le syndicalisme ou l’activité populaire qui défend les intérêts et les conditions de vie des gens. C’est une question de classe, de choisir son camp, de quels besoins et aspirations on est porteur. C’est infiniment plus réaliste que de promettre aux gens que tous les enfants seront accueillis dans des conditions satisfaisantes, et de voir que quelques mois plus tard, une partie de vos partenaires démantèle les conditions de l’accueil parascolaire. Ce qui est irréaliste, c’est de voir comment les patrons vaudois disent avec arrogance qu’il n’y aura pas d’augmentations de salaire.

Cette politique de compromis historique, qui met sous l’éteignoir les revendications populaires, qui tente même de les rendre illégitimes, qui tente de leur fixer des limites qui ne permettent pas aux gens de vivre, ce n’est pas la nôtre. On n’est pas la même gauche. Une gauche militante existe dans ce pays, même au sein de l’USS, puisqu’il y a eu des refus, via les abstentions, du faux dilemme entre Barbara Gysi et Pierre-Yves Maillard. Evidemment, on peut souhaiter que Barbara Gysi ait été élue, au titre de femme, c’est une question d’égalité et il est temps de faire place aux femmes. Mais en termes de projet politique, tous deux sont porteurs d’un syndicalisme de droite, de concorde sociale et de paix du travail. Nous sommes des bouts de mouvement populaire qui refusons de renoncer à la transformation sociale et à la défense des gens.

Enfin, je rappelle aux gens qui pensent qu’ils sont empreints de réalisme et de sens de la politique et du gouvernement, ce qui se passe en France en ce moment. On ne peut pas exclure qu’il y ait colère populaire, et besoins et aspirations populaires, et que des militantes et des militants se tiennent aux côtés des gens.

Pierre-Yves Maillard s’est positionnée comme proche du «peuple» (il vit à Renens, va au «contact du peuple»). Il déplore la difficulté à recruter dans les milieux ouvriers. Il critique l’intellectualisation de la gauche, y compris au sein de son propre parti et semble défendre une vision qu’une petite victoire basée sur un compromis pragmatique vaut mieux que de grandes promesses théoriciennes… Il pense que les travailleurs veulent des résultats.

CJB C’est vrai, il a par exemple évoqué devant le Parlement les soucis de son papa qui avait connu le chômage avec une famille à charge. Il n’a jamais renié ses origines, il sait d’où il vient. Il est d’ailleurs très sensible aux conditions de vie des familles, des familles monoparentales, des actifs au revenu modeste ou encore des jeunes sans travail. Il a fait des choses très bien dans ce domaine. Bon, tout n’est pas parfait, mais nous n’avons pas protesté car nous sommes sensibles à la solidarité intergénérationnelle. Mais il est vrai que les retraités seuls, qui vivent avec une rente AVS et un 2ème pilier parfois très modeste, restent sur la touche, malgré les subsides. Quant aux PC, seuls 330’000 personnes en perçoivent dans toute la Suisse, donc ce n’est pas généralisé à tous les retraités proches du seuil de pauvreté. Il y a donc encore du travail dans le canton et nous espérons que la personne qui succédera à Pierre-Yves Maillard sera également sensible aux petits revenus, afin d’affiner les progrès réalisés.

AP Le salariat est aujourd’hui très largement composé de forces de travail intellectualisées et de femmes. Ce que fut le prolétariat des années 1960 change. Dans le mouvement syndical, il faut donc savoir prendre en charge une médecin cadre comme une copine nettoyeuse, sans quoi nous n’aurons jamais les forces matérielles de changer les choses. On ne joue pas les revendications de l’ingénieur contre celles de l’aide-maçon, c’est radicalement faux, cela fait le lit de l’extrême droite.

Ensuite, il est vrai que Pierre-Yves Maillard est extrêmement populaire. A mon sens, dans un pays où la politique est désespérément orientée à droite, il a été capable d’incarner, depuis une position de pouvoir, quelque chose de l’ordre de la rupture et qui entre en résonance avec un certain nombre de revendications populaires. Même si l’ensemble de son action n’est pas une politique de revendication. Cela dit aussi la faiblesse de la gauche dans ce pays, et c’est en partie de notre responsabilité historique.

Ensuite, je suis complètement d’accord avec lui sur le fait que les gens ont besoin de concret, de gagner. Par contre, ce qu’il ne dit pas, c’est que dans ma conception, les gens ont besoin de faire par eux-mêmes, de devenir acteurs de leur propre histoire, ils ont besoin de parler et de s’exprimer. Or aujourd’hui, la conquête des choses par la mobilisation, la parole, la démocratie, l’action directe populaire ne se dresse pas comme une force suffisante devant la politique du compromis historique. Mais nous sommes appelés à unir les forces de la gauche combative, à multiplier les expériences de résistance. Et dans un pays où les gens ont tellement peur des puissants qu’ils en viennent à refuser des améliorations, nous devons également être porteurs d’une inversion culturelle, d’une capacité à être le mouvement d’une vraie volonté de répondre aux problèmes des gens.

Cela dit, la stratégie des socialistes n’est pas la huitième merveille du monde puisqu’ils l’admettent eux-mêmes, ils ont de plus en plus de mal à recruter dans les milieux populaires. Pour preuve, la crise de la social-démocratie en Europe n’est pas anecdotique. Mais pour quelle raison les travailleurs rejoindraient-ils une force politique qui incarne les compromis et les stratégies du gouvernement, et non pas celles de la défense des intérêts populaires ? Cela dit, c’est aussi le problème des gens et des groupes qui veulent incarner les intérêts populaires. Ils doivent être capables de s’unir, de se fédérer, de parler et de proposer des choses. Et ce n’est pas la faute de Pierre-Yves Maillard si cela ne se fait pas