L’idée du socialisme d’Alex Honneth

Livre • "L’idée du Socialisme» du philosophe allemand Axel Honneth, publié en 2015 en allemand et traduit en français en 2017 aux éditions Gallimard, a fait l’objet de nombreuses critiques en Allemagne et en France, mais peu en Suisse. (Par Paris Kyritsis)

«Pourquoi l’idéal et l’utopie ont-ils perdu de leur force, alors qu’ils sont devenus plus accessibles?», se demande Alex Honneth .(FPÖ)

Pour ce penseur héritier de l’École de Francfort, si l’on veut répondre aux enjeux du monde actuel, il faut remettre en avant le projet socialiste. Mais avant cela, l’auteur invite à le reformuler. La réflexion de l’auteur nait d’un constat frappant: «Nos sociétés sont travaillées par une contradiction étonnante et inexplicable: jamais autant de gens n’ont simultanément dénoncé les conséquences sociales et politiques générées par la mondialisation; jamais autant de gens n’ont été incapables de dépasser l’état des choses existant et d’imaginer un état social innovant au-delà du capitalisme. Cette dissociation de l’indignation d’avec tout objectif d’avenir est quelque chose de nouveau dans l’histoire de la modernité».

Ce constat amène au questionnement suivant: Pourquoi les humains étaient-ils capables d’imaginer d’autres systèmes de production en plein 19ème siècle, dans des conditions technologiques bien plus limitées qu’aujourd’hui? Pourquoi l’idéal et l’utopie ont-ils perdu de leur force, alors qu’ils sont devenus plus accessibles? Pour expliquer cela, Honneth invoque le concept d’aliénation cher à Marx: les rapports économiques et sociaux nous apparaîtraient désormais comme des faits objectifs immuables, car trop complexes à saisir. Fin de l’Histoire.

Le socialisme comme projet de société

Pour briser ce défaitisme, l’auteur en appelle à remettre sur la table un «objectif d’avenir» longtemps mis au placard par la gauche: le projet socialiste. A cette fin, il convient de se replonger dans le contexte de naissance du socialisme pour comprendre d’où il tirait sa force, et de l’adapter ensuite à notre situation actuelle. Si la première partie de cette démarche a suscité l’adhésion, la seconde quant à elle a fait l’objet de vives critiques, surtout du côté des penseuses et penseurs français.

Le socialisme comme projet de société est né durant la révolution industrielle. Il représentait un mouvement de libération visant à étendre les quelques droits démocratiques obtenus durant les révolutions bourgeoises à la sphère de la production économique. Selon Honneth, ce qui a suscité une large adhésion à l’idée du socialisme c’est qu’il en appelait au désir des gens à davantage de liberté. Pas une liberté strictement individuelle, «la liberté du renard dans le poulailler», mais une «liberté sociale». Cette dernière s’acquiert collectivement, lorsque les membres d’une société obtiennent un «degré d’interaction maximal» dans tous les domaines d’activité au-delà de toutes barrières de genre, ethniques, sociales, financières, etc.

Le socialisme au goût du jour

Pour remettre le socialisme au goût du jour, l’auteur en appelle à trois reformulations: dépasser l’idée qu’une révolution est historiquement inéluctable, décentrer le discours socialiste de la classe ouvrière, ne pas en appeler à des réformes uniquement économiques mais également éthiques et sociétales.

Si le premier point a suscité peu de débat, la critique n’a pas épargné la deuxième proposition, qui ne serait pas nouvelle et aurait même contribué à la lente agonie des social-démocraties qui ont perdu toute capacité à s’adresser aux travailleurs. Cette idée est, de plus, fortement remise en question par la montée des populismes de gauche, qui se réapproprient un discours de classe. La troisième n’est pas nouvelle non plus étonne, tant il apparaît que la gauche radicale est à l’avant-garde des luttes pour davantage de droits sociaux (féminisme, antiracisme, luttes LGBT), mais reste submergée par l’idéologie libérale lorsque les dossiers économiques sont abordés. Signe de cette faiblesse, l’ouvrage effleure à peine le rôle qu’aurait à jouer, ou non, le mécanisme du marché dans une économie socialiste.

Déconnecter le concept de socialisme du seul socialisme réellement existant est revitalisant et ouvre la porte à l’expérimentation au-delà des recettes toutes faites. C’est la condition nécessaire pour faire renaître l’espoir d’un monde meilleur chez les gens. Là est peut-être le point fort de l’ouvrage: insister sur le potentiel libérateur du socialisme à travers une autre conception de la liberté, supérieure à la simple liberté individuelle, et seule à même de répondre au désir de participation de la population dans la sphère économique.

A l’heure où le Parti socialiste suisse veut retirer de son programme toute idée de dépassement du capitalisme, il apparaît important que la gauche radicale se (re)fasse le porte-voix d’un véritable projet économique qui fasse société. En cela, l’ouvrage d’Axel Honneth a le mérite d’ouvrir le débat dans une période qui en aurait grand besoin. Il ne fournit toutefois pas les outils attendus pour aller plus loin. C’est donc à nous que ce travail incombe!

Axel Honneth, L’idée du socialisme, nrf essais, Gallimard, 2017