Faim, froid, bonté, insurrection et chansons : «Les Misérables»

THÉÂTRE • Mêlant 7 comédiens pour 60 rôles à des tubes humanistes, sociaux du top 50 français ( Renaud, Katrine, Arkana…), l’adaptation scénique des «Misérables» est fidèle au théâtre épique de Brecht. Magistral.

"Les Misérables". Une société d'inégalités et de massacre des précarisés. Mise en scène: Eric Devanthéry. Avec Rachel Gordy, Margot van Hove Pierre Dubey, Michel Lavoie, David Marchetto, José Ponce, Pierre Spuhler. Scénographie: Francis Rivolta

En partant de Victor Hugo et ses Misérables si dostoïevskiens et prométhéens, l’un des plus grands romans mélodramatique et poétique, policier et social du 19e siècle (2000 pages), le metteur en scène et dramaturge genevois Eric Devanthéry a su en extraire et rehausser l’essentiel. A la fois narrateurs, commentateurs et personnages, les comédiens racontent, incarnent, figurent, évoquent, prêtent leurs voix à nombre de personnages, situations et tableaux.

Les différentes scènes sont scandées par un extrait du texte défilant en boucle sous forme de lettrages lumineux, tel «Tempête sous un crâne», «Deux devoirs: veiller et espérer». Davantage qu’aux annonces dans les trams et bus TPG par le passé, le procédé évoque les rubans de textes défilants en leds lumineux chez l’artiste visuelle étatsunienne Jenny Holzer. Qui mêlent le public et le privé, le social et le physique, l’universel et l’individuel. Il rappelle surtout les panneaux dont Brecht usait pour baliser les différents épisodes de ses pièces.

Omniprésents au plateau, les comédiens insufflent la vie à des destins qui surgissent de leur costume à venir, suspendu dans les airs par des cordes. L’adaptation scénique met en lumière, avec un bonheur rare, toute la dimension humaine et politique que renferme Les Misérables, sidérante auscultation de la société de son temps.

Rôles suspendus

Au plateau de ces Misérables de belle mémoire, les habits de scène sont intelligemment suspendus par des cordages, à des hauteurs variables au fil de la pièce. Comme on le ferait dans un vestiaire de mineurs. Cette belle idée scénographique suggère qu’il s’agit ici d’emplois, de rôles qui invitent à s’interroger sur la condition même du comédien. Comment joue-t-il, prend-t-il la parole, fait-il adresses, récits et réflexions ?

A l’image de l’épique décrit par Brecht dans son essai théorique, Le Petit Organon pour le théâtre, les comédiens sont présents dès l’entame sur la scène. L’illusion théâtrale est déconstruite. Les acteurs font descendre et endossent les vêtements de leurs rôles successifs. Mais ils demeurent dans des dessous neutres, lors même qu’ils ne performent plus.

On croit alors retrouver en leurs poses assises relâchées, absentes, quelque chose des androïdes humanoïdes au repos de la dystopie fictionnelle en série tv, Westworld. Cette dernière explore des époques au sein de parcs à thèmes. Ce qui fonde l’humain (attitudes, comportements, rôles, langage…) y est duplifié sur des êtres de synthèse selon un nombre de scénarios tant limités que rejoués en boucle. Le théâtre n’est-il pas intimement lié au monde des morts ? Proches du burlesque muet, de l’expressionnisme allemand et du mort-vivant, les visages des comédiens n’affichent-il pas une couche de blanc et les orbites cerclées du noir des gouffres et de la nuit ?

Chœur conteur

Le choix de la choralité est tout aussi pertinent. Les voix se relayent ou s’expriment à l’unisson, comme dans une communauté. Scandés par des dates et lieux, se redessinent fidèlement et synthétiquement les parcours de Jean Valjean (Michel Lavoie, parfait), de l’inspecteur Javert (Pierre Spuhler, tout en subtilité et doutes intérieurs), de la jeune mère fille Fantine (Rachel Gordy à la souffrance comme une prière) et de sa petite Cosette (poignante et superbement enfantine Margot van Hove), de Marius (David Marchetto frémissant) et du culotté et sacrificiel Gavroche (Margot van Hove impressionnante en canaille enfantine androgyne).

L’histoire se dévoile dans toute sa dimension tragique et burlesque (scènes de commedia dell’arte et dans un esprit subversif proche du Guignol lyonnais). Ces petits personnages aux grands noms souffrent dans cette France du 19è, comme aujourd’hui : ils ont froid, ils ont faim, parfois même ils saignent et meurent.

Mission sociale

La pièce rend bien la dimension épique et profondément humaine de ce grand poème dressant les maux auxquels se plient et s’affrontent les «misérables». Ils engendrent un enfer sur terre que décrit Hugo dans sa préface datée du 1er janvier 1862. Il s’y donne une mission morale, sociale et politique: «Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers… tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres comme celui-ci pourront ne pas être inutiles

La bienveillance peut se manifester. Quitte à donner, lors de l’une des plus longues scènes de la pièce, dans le christianisme social à vertu résiliente, dont Flaubert se méfiait. La rencontre entre Jean Valjean et Monseigneur Myriel (José Ponce à la suavité austère). L’Evêque de Digne représente la bonté divine par ses actes à toujours aider les plus nécessiteux. Il est la sauvegarde de Jean Valjean au moment où ce dernier risque d’être reconduit au bagne en déclarant avoir donné les chandeliers en cadeau au forçat.

Face à l’histoire

La séquence du Groupe de l’ABC est intelligemment traitée, tour à tour comme une harangue d’agit prop menée face public et une reconstitution de la barricade de 1832 vite minée par la famine, rappelant possiblement de loin en loin spectacles d’édification historique sous formes de tableaux vivants des grands événements historiques en milieu scolaire américain. Groupe de révolutionnaires idéalistes, Les amis de l’ABC ont essayé de changer le système politique. En effet, la bataille dans laquelle tous les membres de l’ABC meurent sauf Marius a représenté l’Insurrection Républicaine à Paris en juin 1832, la situation politique dans laquelle un groupe de personnes ont essayé d’établir la République à la place de la Monarchie. Rappelons qu’Hugo siégea à l’Assemblée dans les rangs de la droite.

La mise en scène a pris acte de l’entreprise hugolienne. Qui voit l’écriture assumer et transgresser nombre de langage : l’argot (que l’on retrouve ici dans une chanson de Manu Solo), le poème, l’essai philosophique, social. Sans taire toutes sortes de formes romanesques : le roman mélo des bas-fonds d’Eugène Sue, la fresque hyperréaliste d’un milieu et d’une aventure individuelle, la saga populaire du héros mythique, le roman didactique alternant intrigues et amples digressions.

Si l’opus circonscrit bien «effondrements intérieurs», «tempêtes sous un crâne» et rédemption sociale par la souffrance, la bonté et la mort consenties, elle ne peut embrasser toutes les dimensions de cette oeuvre-monde. Ainsi reste dans l’ombre l’implacable ruse par laquelle justice et charité fabriquent et se renvoient les coupables et ceux qu’elles secourent dont elles ont l’utilité pour échafauder la société sur l’exclusion des «misérables».

On connait la chanson ?

C’est un drame de l’asservissement, qui n’a rien perdu de son acuité. Revêtu d’un gilet jaune, le comédien Pierre Spuhler pose furtivement une question sur la pièce en train de se faire. Parmi d’autres, ces allusions à l’actualité, l’éternité d’inégalités sociales se font avec un art consommé de l’épure et de l’allusion subtile. Sans jamais forcer le trait. Dans la plus pure tradition de distanciation brechtienne, le spectateur est ponctuellement invité à se forger une opinion sur le déroulement de l’action et le comportement des personnages, opinion qui engage sa vie en dehors du théâtre. Son jugement qui pèse le pour et le contre, n’est-il pas souvent tenu ici en éveil ?

De même les chansons, dont le final nocturne violacé réunissant, main dans la main, du «vieillard vierge» Jean Valjean et Cosette sur Mistral gagnant entonné a capella par le chœur des comédiens. Les paroles de cette scie prennent ici un sens nouveau, que même Renaud ne soupçonnait sans doute guère. Elles sont d’une justesse foudroyante. Pour dire l’amour d’une infinie pureté et bonté liant l’ex bagnard condamné pour le vol d’un pain destiné à nourrir la famille de sa sœur, stigmatisé à vie, qui va vers sa mort et l’orpheline bâtarde qu’il a sauvée de l’emprise des Thénardiers (incarnés par Pierre Spuhler et José Ponce) et adoptée: «Te parler du bon temps qui est mort et je m’en fou /Te dire que les méchants c’est pas nous/Que si moi je suis barge, ce n’est que de tes yeux/Car ils ont l’avantage d’être deux/Et entendre ton rire s’envoler aussi haut/Que s’envolent les cris des oiseaux/Te raconter enfin qu’il faut aimer la vie»

Bertrand Tappolet

Les Misérables. Précédé de L’Homme qui rit de Hugo avec Pierre Dubey. Théâtre Pitoëff. Jusqu’au 22 décembre. Rens. : www.pitoeff.ch