«La hausse des salaires en Europe est une nécessité»

Interview • Maître de conférence en économie à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8, rédacteur à la revue «Alternatives économiques», auteur du récent «Economie: on n’a pas tout essayé! (Seuil)», Gilles Raveaud analyse pour nous la problématique de la généralisation des bas salaires en Europe, mise en évidence par le mouvement des gilets jaunes en France.

En 20 ans, 400 milliards d’entrées fiscales - soit 20% du PIB - ont été supprimées en France par les baisses d’impôt. (Thomas Bresson) .

Comment analysez-vous le mouvement des gilets jaunes en France, qui, pour la plupart, fait le constat que leur salaire ne leur permet plus de vivre?

Gilles Raveaud Le mouvement des gilets jaunes agglomère plusieurs revendications, mais la principale touche à la stagnation du pouvoir d’achat et des salaires en France. Depuis plus de 30 ans, ces derniers n’ont pas été ou peu revalorisés. L’augmentation du pouvoir d’achat, du fait de la baisse du prix des produits, ne peut pas avoir le même impact psychologique qu’une hausse salariale. Dans son dernier livre intitulé «Pouvoir d’achat, le grand mensonge», l’économiste libéral Philippe Herlin montre comment l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) se trompe dans ses prévisions optimistes. Du fait de la forte augmentation de la population, la hausse du pouvoir d’achat est loin d’atteindre les 1,5%, mais avoisine plutôt les 0,5% par habitant. Dans le panier de la ménagère, qui chiffre l’inflation, l‘institut fixe la part du logement à 6% des dépenses, alors qu’il reconnaît lui-même dans son enquête qu’en incluant loyers, charges, taxes, remboursements d’emprunts, dépenses d’eau et d’énergie, un ménage sur deux consacre autour de 25% de ses revenus à son habitation principale. Si les loyers dans les zones périurbaines sont moins élevés, le prix de l’énergie et les taxes augmentent la charge fiscale. Les critères strictement économiques de mesures de la richesse passent finalement complètement à côté de l’aspect sociologique de cette question du pouvoir d’achat.

Dans l’Union européenne, les salaires sont bas, si on les compare à ceux de la Suisse ou de la Norvège. Faut-il attribuer cette situation de politique globale de modération salariale à l’UE ou au cadre national?

La politique des bas salaires est tributaire de ces deux niveaux. La modération salariale, préconisée en Europe dans les années 1980, a été suivie très fortement en France. Il s’agissait d’augmenter la compétitivité de l’économie par la concurrence, au détriment de la consommation interne. Ce qui a pénalisé l’embauche, et donc pesé sur les salaires. Le premier basculement dans ce sens a été la signature de l’Acte unique en 1986. La création d’un marché unifié, sans droits de douane, a eu pour conséquence de mettre les salariés des différents pays en concurrence entre eux, tout en facilitant la mobilité du capital, et donc le déplacement des entreprises vers les lieux où les coûts de production étaient les plus faibles. En 2001, le passage à l’euro a réitéré cette exigence de limiter la hausse des salaires, au nom de la lutte contre l’inflation, et s’est fait au profit des investissements financiers et de la rétribution du capital. En France, depuis l’abandon de la petite période keynésienne de 1981-1983 par François Mitterrand, on se trouve toujours dans le même régime de limitation des salaires, comme l’ont amplement montré des économistes comme Robert Boyer, Michel Aglietta, Michel Husson, ou Frédéric Lordon. Dans le même temps, on a assisté à une baisse d’influence dans les négociations salariales des syndicats, qui disparaissent des entreprises, couplée à une individualisation croissante des rémunérations.

Est-il est encore possible de revendiquer nationalement des hausses de salaires, alors que les Etats européens sont soumis aux critères de Maastricht de réduction des déficits publics?

Si on revient à la France, on constate que les mesures annoncées par Emmanuel Macron ne coûteront pas si cher. Sur les 10 milliards en jeu, 4 milliards sont liés au retrait de la taxe carburant diesel. Au final, l’augmentation de 100 euros pour 55% des smicards et la hausse de la prime d’activité se chiffrera à 2,5 milliards. Voilà pourquoi «Alternatives économiques» a lancé un appel pour que la majorité gouvernementale abandonne, pour 2019, son projet de baisse de charges de 20 milliards, qui vient s’ajouter aux 20 milliards annuels du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), octroyés aux entreprises, pour des résultats très faibles en termes d’emplois, de l’avis même de France Stratégie. Cette baisse de la fiscalité en faveur des entreprises, sans contreparties, n’est pas tenable. En 2010, un rapport de Paul Champsaur et Jean-Philippe Cotis, tous deux directeurs de l’INSEE, a montré que, sans les baisses d’impôts décidées par les gouvernements successifs depuis Jacques Chirac, le budget de l’Etat pourrait être excédentaire. En 20 ans, 400 milliards d’entrées fiscales – soit 20% du PIB – ont été supprimées. Cette absence de volonté politique de supprimer les niches fiscales, de lutter contre la fraude fiscale et les paradis fiscaux, est dévastatrice pour les finances publiques. D’autres études ont également montré que les dépenses publiques n’ont pas augmenté par rapport au PIB en France, et que l’accroissement de la dette est surtout liée à la hausse des taux d’intérêt. J’estime aussi qu’il existe une marge de manœuvre au sein de l’UE pour une politique budgétaire intelligente. Si Emmanuel Macron lançait un grand programme pour la transition écologique, qui pourrait créer 1 million d’emplois, je ne vois pas pourquoi Bruxelles s’y opposerait.

Est-il pourtant possible d’imaginer une hausse des salaires dans l’Union européenne?

Au niveau macro-économique, cette hausse est une nécessité. C’est aussi ce que je défends dans mon livre. J’y mettrais pourtant une cautèle. La hausse des salaires, et donc de la consommation, ne doit pas déboucher sur une hausse de la pollution. Il faut cependant relever que ce sont les personnes aisées et les plus riches qui polluent davantage. Comme l’a relevé l’économiste Jean Gadrey, les très riches émettent 40 fois plus de carbone que les pauvres, mais les pauvres paient plus de 4 fois plus de taxe carbone en % de leurs revenus.

Alors que le salaire des travailleurs en bas de l’échelle stagne, de nouvelles classes moyennes, qui bénéficient d’une augmentation de leur pouvoir d’achat, apparaissent dans les pays émergents comme la Chine. Est-ce qu’il existe un phénomène de vases communicants au niveau mondial ?

C’est certain. L’économiste serbo-américain Branko Milanovic, qui travaille sur les inégalités dans la répartition des revenus au niveau mondial, a publié en 2013, sa fameuse «courbe de l’éléphant» sur l’évolution des revenus de l’humanité entre 1988 et 2008. Le corps de l’éléphant, c’est la moitié la plus pauvre de la planète, qui a connu des hausses de revenus substantielles – jusqu’à plus de 70% pour les personnes situées à peu près au milieu de la distribution en Inde et en Chine. Sa tête, ce sont les personnes qui sont plus riches que 75 à 90% de l’humanité, qui ont elles vu leurs revenus stagner ou augmenter faiblement dans les pays occidentaux. La trompe, ce sont les revenus des 1% les plus riches, qui se sont envolés de près de 65%. Cette baisse de revenus au Nord a conduit à des changements politiques avec l’élection de Donald Trump, le Brexit ou la présence de Marine Le Pen au second tour des présidentielles françaises.

Quelles sont finalement vos propositions pour défendre le pouvoir d’achat?

La lutte contre le chômage, qui permet de favoriser le pouvoir de négociation sur les salaires, doit être privilégiée. Dans un article intitulé «Et si la croissance ne créait pas d’emplois», l’économiste de gauche Michel Husson a montré que depuis les années 1980, le PIB de la France avait quadruplé, mais que, dans le même temps, le nombre d’heures travaillées n’avait pas augmenté. Face à cette situation, la nécessité de partage du temps de travail s’impose. Parmi les autres mesures que je préconise, il y a la nécessité de revoir la fiscalité. Plutôt que de rémunérer l’actionnariat, il faudrait lancer de grands investissements, dans la transition écologique par exemple.

Cette démarche peut-elle se faire dans un seul pays?

Défendre une politique de plein-emploi est possible. Le passage aux 35 heures sous le gouvernement Lionel Jospin-Martine Aubry a permis la création de 400’000 emplois. Si cela n’est pas possible, il faut alors développer une politique commerciale active, qui impose des droits de douane sur les produits importés qui ne respectent pas un minimum de critères de fabrication sociaux et environnementaux. Un gouvernement de gauche et progressiste devrait taxer ces produits, même si cela entraînera nécessairement une confrontation avec l’Union européenne, qui sanctifie au-delà du raisonnable le «libre-échange».