La vie est d’une «impitoyable banalité» chez Zschokke

Livre • L’auteur suisse pose la naïveté d’un regard désabusé et ironique sur la vie d’un écrivain. Dont les projets cinéma et théâtraux sont incompris. Tchekhovien et déroutant.

Le titre du roman de Matthias Zschokke a la concision d’un haïku énigmatique, léger et profond: Quand les nuages poursuivent les corneilles (Ed. Zoé). On y retrouve un écrivain nommé Roman. Il envisage d’effectuer un hold-up en toute nudité, y voyant la possibilité de ne pas être reconnu, afin de favoriser ses projets de théâtre en berne de reconnaissance. Le récit est tissé d’observations naturalistes, flaubertiennes sur l’existence journalière d’un être qui se laisse dériver. Sans oublier de se rattacher à des soins corporels obsessionnels.

Sous une «pensée lamento», la mélancolie affleure:«On ne peut que souhaiter à chacun d’être assez borné pour se considérer soi-même comme supportable.»

On navigue de minuscules rituels attachés aux levers perturbés à un quotidien de désarroi, hanté par des êtres lassés de vivre et qui demandent à Roman de les tuer. Vieillir est un tourment chez la mère de Roman. Son corps s’effiloche, voulant quitter ce qui ne fait plus sens ni vie.

Ami de longue date, B lui reconduit par courriels son souhait de trépasser de sa main. Roman ressemble au personnage de Monk, détective privé de série tv conjuguant phobie du contact et méticulosité maniaque.

Moins que l’intrigue, à la fois simple et délicate à cerner, ce qui marque chez Zschokke est le mode de dire, le sens affiné de l’observation continûment renouvelé, les atmosphères flottantes. De grandes interrogations vitales, mortifères, nombre de minuscules aussi.

Ecriture sur le vif

«Ce qui se passe chaque jour… le banal, le quotidien…, comment l’interroger, comment le décrire?», relève Georges Perec. C’est bien de la place incertaine de chacun dans la gangue d’un quotidien partagé entre absurde, surréalisme et étrangeté qu’arpente l’auteur, avec sa nonchalance stylisée, narquoise et désabusée. Observer comment s’échafaudent et désagrègent les corps. Relever les trajectoires burlesques de joggeurs retraités, contempler la ligne des nuages que poursuivent des corneilles.

«Epargnez-nous l’exceptionnel», lit-on. Le quotidien chemine par bribes. Mais, toujours, il se laisse entrevoir, s’éclipse, ressurgit. Il change de registre, tour à tour mutique et prolixe, précis et balbutiant. La pièce de Roman qui se joue in fine au conditionnel retrouve la banalité des dialogues recouvrant la réalité sociale de l’époque et la vie intérieure de personnages de Tchekhov. Disséquant sensations et impressions, l’écriture donne à ressentir, dans la répétition de journées structurées à l’identique. «Comment on arrange sa vie de façon à ce qu’elle soit le plus supportable possible?». Ce, en prenant le risque d’être heureux en couple. Avec une compagne qui oublie tout de la veille, vivant ainsi du neuf à chaque réveil. Irrésistible