«Le travail reproductif est aussi du travail»

Féminisme • De passage en Suisse, la militante de la gauche indépendante Maria Rovira, élue municipale de Barcelone, revient sur la grève générale des femmes de mars 2018 en Espagne, en lien avec la mobilisation féministe qui aura lieu en Suisse le 14 juin 2019.

Le 8 mars 2018, six millions de personnes ont participé à la grève générale féministe en espagne afin de revendiquer l’égalité des droits. (Gaelx)

Maria Rovira, élue du parti d’extrême gauche CUP (candidatures d’unité populaire) à la Municipalité de Barcelone et membre de l’organisation socialiste de libération nationale Endavant, a partagé lundi soir son expérience de la grève générale féministe espagnole du 8 mars 2018 – qui a mobilisé six millions de personnes – devant l’assemblée régionale des délégués d’Unia Genève. En prévision de la grève des femmes prévue en Suisse le 14 juin 2019, elle a accepté de répondre à nos questions au sujet de son expérience de militante féministe.

Dans quel contexte a émergé la volonté d’organiser une grève féministe en Espagne le 14 juin 2018 ?

Maria Rovira Nous avons connu une offensive très importante de la droite dans l’Etat espagnol, avec le gouvernement du Parti populaire (PP) dirigé par Mariano Rajoy de décembre 2011 à juin 2018, qui s’est attaqué à de nombreux droits fondamentaux, comme l’avortement en 2015 avec la loi « Gallardon», ce qui a débouché sur diverses mobilisations.

Ensuite, au nom de la «crise» du système capitaliste, qui s’est très fortement ressentie dans notre pays au cours des dix dernières années, les investissements dans le secteur public ont drastiquement diminué et les femmes en ont été les premières victimes.

Nous avons également été inspirées par les nombreuses mobilisations féministes qui ont vu le jour sur la scène internationale en 2017, comme en Pologne, où les femmes se sont battues pour le droit à l’avortement, les manifestations de femmes aux Etats-Unis après l’élection de Donald Trump, ouvertement machiste et raciste, ou encore avec le mouvement «Ni una menos» (ndlr : «Pas une de moins») en Argentine, où les femmes ont marché contre les violences machistes et pour demander la légalisation de l’avortement. Les femmes espagnoles ont décidé de saisir cet espace qui s’est créé au niveau international, afin de rendre leurs revendications publiques. C’est en mars 2017 que les associations et collectifs féministes ont commencé à parler de «grève des femmes».

Quelles étaient les principales revendications des femmes espagnoles?

Nous avons fait un énorme travail afin de visibiliser le travail de «care», ou travail domestique – soins à la personne, nettoyage, etc. – que prennent habituellement en charge les femmes, en raison de la division sexuelle du travail et des assignations sexistes de genre. Nous nous sommes appuyées sur la perspective de l’économie féministe, très importante en Amérique latine, afin de montrer que le travail reproductif est indispensable pour pouvoir réaliser le travail productif, que les systèmes capitaliste et patriarcal sont imbriqués.

Nous avons dû construire ce discours de base dans les assemblées de quartier, afin de créer un mouvement large et inter-générationnel. A travers les diverses actions que nous avons choisi d’articuler, nous voulions montrer l’ensemble du travail invisibilisé pris en charge par les femmes. Afin de politiser cette réalité, nous avons donc organisé une grève du travail domestique, une grève des femmes sur le marché du travail, ou encore une grève de la consommation.

Quelle est la conséquence, pour la place des femmes dans la société espagnole, du poids du franquisme, de l’Eglise catholique et de la vision machiste des rapports de genre qui a longtemps prévalu?

En Espagne, la famille joue un rôle clef dans la définition de l’Etat Providence, par exemple dans les domaines de l’assistance et des soins à la personne, ou encore de la reproduction. Ce rôle central de la famille, et en particulier celui des femmes, est toutefois invisibilisé et l’Etat en a largement profité. Les femmes ont constamment dû lutter afin que leurs droits en matière sexuelle et reproductive soient considérés comme des droits universels, et non pas comme des problématiques intimes, relevant de la sphère privée.

Le droit à l’avortement, par exemple, n’est pas encore totalement garanti par les institutions du service public. Il est théoriquement reconnu, mais dans les faits, les médecins ou cliniques peuvent invoquer l’objection de conscience et refuser de le pratiquer. Cette situation, qui va à l’encontre du libre-choix, témoigne du poids de l’Eglise catholique. La grève des femmes a notamment permis la convergence de militantes historiques, qui revendiquaient le droit des femmes à disposer librement de leur corps, avec les nouvelles générations de militantes.

Comment vous-êtes vous concrètement organisées?

Une “Commission du 8 mars” nationale avait été mise sur pied. A partir de là, on a décidé de décentraliser l’organisation dans les différentes régions du pays, puis au sein de villes et des quartiers. Il s’agissait d’approcher et de rassembler le plus grand nombre de femmes, de manière claire et pédagogique. Les quartiers se sont organisés de manière autonome et différentes actions y ont été organisées, comme des ateliers de création de tracts, banderoles et pancartes, afin d’assurer une bonne diffusion de nos revendications, ou encore la mobilisation sur les lieux de travail. Nous avons réalisé un important travail d’information auprès des travailleuses, afin de garantir le droit de grève le jour J, que ce soit sur le lieu de travail ou dans la sphère privée. Il a fallu expliquer aux hommes qu’ils devaient prendre en charge le travail domestique. Enfin, la coordination a mis sur pied des espaces de mobilisation communs, afin de permettre une convergence de la mobilisation.

Les syndicats ont-ils soutenu la grève?

Les syndicats majoritaires, comme Comisiones Obreras (CCOO) et Union General de Trabajadores (UGT) n’ont pas convoqué de grève. Ils ont appelé à organiser des interruptions de travail de deux heures, de 12h30 à 14h30. Le mouvement a par contre été suivi par les syndicats plus combatifs, comme la CGT, la CNT, et en Catalogne, la Confederacion Intersindical et la COS.

Le contexte politique en Catalogne, en lien avec les revendications indépendantistes, a-t-il eu une influence sur le mouvement?

Cela a ouvert des espaces de mobilisation fondamentaux, qui sont perméables à de nouvelles revendications et à de nouveaux besoins. Plus il existe d’associations déjà présentes dans les quartiers, plus il est facile de s’adresser aux gens et de faire confluer de nouvelles luttes. Dans les quartiers qui s’étaient déjà mobilisés en faveur de l’indépendance, pour le droit à l’autodétermination, mais aussi pour l’éducation ou pour des services sociaux de qualité, nous avions une position plus forte pour mobiliser et organiser les voisines.

Comment faire pour que la mobilisation prenne également en Suisse le 14 juin prochain?

Nous préconisons un travail de base, très décentralisé. Il faut aller sur les lieux de travail, dans les quartiers, se rapprocher de toutes les femmes. Et simplifier le langage, éviter les discours trop académiques ou intellectuels, qui nous éloignent de beaucoup de gens. Il est également nécessaire d’organiser des formations, afin d’expliquer que le travail reproductif est aussi du travail, sans lequel la sphère productive ne peut pas fonctionner. En Espagne, les mois de préparation ainsi que la journée de grève elle-même ont constitué des instances d’empowerment extrêmement puissantes pour les femmes de tous les âges, qui ont tissé des liens de solidarité entre elles. C’est un travail de longue haleine.

Il faut construire un réseau qui conscientise et émancipe les femmes, qui les unisse et permette de résoudre leurs problèmes au quotidien, afin d’acquérir davantage de droits dans toutes les sphères de la société. n