Quand les militant-e-s revisitent leur Mai 68

Livre • Un second tome de témoignages paraît aux Editions des Sables pour clore l’année du cinquantenaire de Mai 68.

Une affiche de Mai 68 en France (Atelier populaire)

Nous avions déjà rendu compte du premier volume de cet ouvrage commémoratif (GH, No 22 du 1er juin). Le second publie seize témoignages. Nous ne donnerons pas de noms, on les trouvera bien sûr dans le livre. Certains sont bien connus à Genève et au-delà, d’autres pas. Comme le dit l’un des intervenants, Mai 68 «a été multiple dans ses tendances». On est donc en face d’expériences de vie et de combats fort différentes, si bien qu’il est difficile de résumer un tel ouvrage. C’est aussi cette variété qui fait tout son intérêt et l’attrait de sa lecture. Bornons-nous à relever quelques points forts.

D’abord Mai 68 n’a pas été un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Il s’annonçait depuis plusieurs années, et beaucoup de militant-e-s n’ont pas attendu cet événement pour s’engager dès le début des années 60 dans de multiples actions, tels le mouvement contre l’armement atomique de la Suisse ou la lutte estudiantine pour la démocratisation des études. Mais «Mai 68 nous a donné des ailes». Ensuite on relèvera la floraison de nombreuses formations politiques «gauchistes», dont malheureusement les sigles (MSR, FSZ, MCAA, CLP…) ne sont pas toujours «traduits» en toutes lettres, ce qui rend certains textes un peu ésotériques pour le lecteur d’aujourd’hui qui n’y aurait pas participé. On constate que plusieurs critiques sont adressées au Parti du Travail genevois de l’époque, qui semble avoir fait preuve de rigidité idéologique et n’aurait rien compris à Mai 68, n’y voyant que les manifestations d’ «étudiants agités». D’ailleurs la plupart de ces témoins-acteurs ont quitté le parti, après avoir tenté en vain de le réformer, souvent pour rejoindre l’un des groupuscules signalés plus haut, dont plusieurs interventions dénoncent cependant le dogmatisme, l’ostracisme envers les autres tendances.

L’antimilitarisme a joué un grand rôle avant et après Mai 68. Le livre rappelle le dépôt de leur matériel militaire devant le Palais fédéral par un certain nombre de soldats et officiers, qui leur valut des peines d’emprisonnement. Cet antimilitarisme s’est accompagné du Mouvement pour un Service Civil à la Communauté. C’est probablement au niveau de l’éducation et de la pédagogie que Mai 68 a eu le plus d’impact à Genève, dans le contexte favorable, il est vrai, des réformes lancées par André Chavanne, «génial conseiller d’Etat socialiste».

Cette époque fut aussi celle de la lecture assidue de textes théoriques: Marx, Lénine, Hegel. Avec le recul, on porte un regard effaré sur les méthodes pratiquées dans les hôpitaux psychiatriques d’il y a cinquante ans: patients attachés, électrochocs, lobotomie. Deux intervenants mettent donc en avant le mouvement de l’antipsychiatrie. La question de la violence et de la lutte armée s’est posée : un étudiant en médecine n’a-t-il pas choisi un stage en chirurgie pour pouvoir mieux soigner les blessés du combat révolutionnaire? La dimension internationale est bien sûr toujours présente dans ces témoignages: lutte contre le franquisme et son avatar portugais le salazarisme, contre le régime des colonels grecs, contre la guerre du Vietnam. L’ouvrage s’ouvre sur l’étranger, grâce à la présence à Genève de deux jeunes femmes d’origine étasunienne et polonaise et un participant parisien aux manifs, ce qui resitue Mai 68 dans sa dimension internationale. Le volet culturelo-politique n’est pas absent non plus, notamment à travers le théâtre: des soirées consacrées à Bertolt Brecht en 1964, puis en 1968 une pièce de Peter Weiss s’attaquant directement à Salazar, et qui provoqua l’ire de l’ambassadeur portugais !

Fraternité et esprit communautaire

Au-delà des faits et des actions, c’est l’esprit de Mai 68 qui est particulièrement bien rendu: la fraternité (malgré les divergences idéologiques), l’esprit communautaire, la «convivialité relationnelle», mise à mal aujourd’hui par le scotchage au portable, la volonté de vivre autrement, de tout essayer (hélas aussi pour certains les drogues dures), la remise en cause de toutes les formes de pouvoir, l’«apprentissage de la résistance», la «libération de l’imaginaire». Un point essentiel: «Les gens se regardaient et se parlaient ». Mais «l’histoire continue, la lutte aussi». Certes, on a assisté au recul douloureux du mouvement révolutionnaire initié par le coup d’Etat de Pinochet au Chili (1973). Pourtant la plupart de ces témoins-acteurs de Mai 68 ont poursuivi leur engagement, sous des formes très diverses, syndicale, politique, féministe, écologiste, etc.

En conclusion, citons ces propos dont certains partis politiques d’aujourd’hui feraient bien de s’inspirer: l’un des contributeurs évoque «le plaisir dans la militance, ce furent des moments forts et joyeux, on ne changera pas le monde dans l’austérité et la tristesse.»

 

Mai 68 et après? Témoignages de camarades genevois-e-s, 2, Genève, Ed. des Sables, 2018, 193 p.