L’enfer des pauvres, le paradis des riches et la cause des sans-voix

THÉÂTRE • De «L’Homme qui rit» d’un Hugo en exil, blessé, déchiré, désenchanté et qui continue néanmoins à rêver, le comédien Pierre Dubey livre nombre de facettes humaines, clownesques tristes, autoréflexives et de récits. Beau travail.

"L'homme qui rit". Mise en scène et adaptation: Eric Devanthéry Avec: Pierre Dubey. Lumière: Philippe Maeder. Costume: Valentine Savary

La fable de L’Homme qui rit ? Figure étendard de ce récit extravagant et baroque où Hugo dit «avoir voulu forcer le lecteur à penser à chaque ligne», Gwynplaine est un enfant qui a eu une cicatrice monstrueuse gravée à même la chair de son visage par «ordre du roi». Ce grotesque et cette souffrance subis suscitent moqueries et incompréhension.

Sauf chez la jeune Dea qui est d’une poésie étrange à la Tim Burton. Aveugle, elle est sensible à l’âme en lambeaux et au cœur tourmenté du garçon au sourire éternel. Dirigé par Eric Devanthéry qui signe aussi l’adaptation scénique du roman, Pierre Dubey retrouve l’art chatoyant du conteur, du meneur de jeu (buttafuori) sachant être en dehors de ses personnages, célébré autrefois par Dario Fo. Un comédien conteur, qui fait l’expérience de la fable, s’appliquant à être non plus un seul, mais plusieurs, accédant au jeu épique, à la «choralité»: narrateur, commentateur personnages, poète, auteur. Tout l’Hugo vieillissant et provocateur est dans ce monologue à plusieurs voix adapté par Eric Devanthéry: image «en abyme du roman», Chaos vaincu, drame allégorique, sensibilité aux ténèbres, protestations scénarisées contre les misères du temps suscitées par les puissants…

Homme déformé, humanité mutilée

Sur leur route, Gwynplaine et Dea croisent un saltimbanque philosophe et érudit, Ursus (figuré ici par un manteau en fourrure évoquant l’ours) et Homo, son loup (désigné par une figurine pour enfants). Autant d’acteurs de ce roman épique d’initiation, fantastique, réaliste et social à la fois, qui vibre d’images difficilement oubliables, parfaitement passées par un Pierre Dubey en état de grâce.

Hugo l’écrit: «Je représente l’humanité telle que ses maîtres l’ont faite. L’homme est un mutilé. Ce qu’on m’a fait, on l’a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la justice, la vérité, la raison, l’intelligence, comme à moi les yeux, les narines et les oreilles ; comme à moi, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement.»

Costume palimpseste

Entre deux parois miroitantes d’un ancien bureau désaffecté de sous-préfecture théâtrale, le comédien histrion genevois Pierre Dubey est assis. Costume trendy fashion à losanges d’arlequin bateleur d’estrade tour à tour foraine et parlementaire anglaise, celui de Gwynplaine. Plus tard, on entendra en creux les échos de l’échec de Gwynplaine venu devant la Chambre des lords «plaider la cause des muets», témoignage de l’inanité de tout effort pour convaincre, de tout réformisme.

Pour compléter la mise de l’acteur, un manteau de fourrure «peau d’ours» façon Zoolander (le film autoparodique glitter de Ben Stiller) des boots dog martin de punk ou fantassin britannique bondien, un galurin de feutrine noire suggérant le  magicien de fortune ou le lord anglais. A sa main gauche et droite, deux rangées de spectateurs auxquelles il adresse ses propos et regards, profonds, malicieux et comme revenus de tout. S’y lit une vague réminiscence du burlesque mélancolique subtil et doucement suppliant de son solo clownesque culte, Daisy Madonna. Un solo digne des plus grands maîtres du butô (Kazuo Ohno en tête), du clown (Sol, Slava, Keaton, Etaix) ou du stand-up décalé (Ben Stiller dans son  numéro théâtral performé en mode survie devant les villageois vietnamiens médusés du film Tropic Thunder).

Faire visages et histoires

Voyez ce visage à la texture crayeuse et archaïque de clown scarifié par un sourire éternel, stigmate de la défiguration congelé dans un rire affreux, son malheur, sa damnation, torture imposée par les agents des puissants. Le sourire-cicatrice est obtenez par un simple élastique donnât à la face du comédien les semblances moins du Joker incarné par Heath Ledger dans The Dark Knight que dans le malaisant Clown d’Elie Roth (un père clown psychotique de conte déglingué qui mange les enfants). Ou l’enfantin souriceau anthropomorphe Fievel issu de la saga épique animée éponyme signée Don Bluth.

«C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. Une nuit, une nuit de tempête, tout petit, abandonné, orphelin, seul dans la création démesurée, j’ai fait mon entrée dans cette obscurité que vous appelez la société. La
première chose que j’ai vue, c’est la loi, sous la forme d’un gibet ; la deuxième, c’est la richesse, c’est votre richesse, sous la forme d’une femme morte de froid et de faim ; la troisième, c’est l’avenir, sous la forme d’un enfant agonisant, Dea ; la quatrième, c’est le bon, le vrai, et le juste, sous la figure d’un vagabond n’ayant pour compagnon et pour ami qu’un loup.
» Telles sont les premières paroles en forme de teaser du récit à venir qui résonnent dans notre actualité de sinistres lueurs. Entre ventilateurs animant une neige de crèche, petit haut-parleur passant d’autres voix du récit et nuit intermittente si proche de l’écriture hugolienne, le récit scénique met pleinement en exergue et en question la fonction du poète, et par ricochet, celle du comédien.

Tous deux s’affrontant les contraintes de l’Histoire, la nuit sociale et l’absence de toute perspective pérenne, tout en proclamant l’inutilité du Beau. C’est, pour Hugo une entreprise sans doute suicidaire. Mais à la veille de la Commune, celle d’hier et celles d’aujourd’hui, un geste de révolte et de résistance – promesse et désespérance de la Révolution.

Bertrand Tappolet

L’Homme qui rit, de Victor Hugo, jusqu’au 22 décembre 2018 au Théâtre Pitoeff. Suivi de Les Misérables.  Rens. : www.pitoeff.ch. Photo: Cédric Vincensini.