Des manifestations contre la dictature

Soudan • Le soulèvement populaire se poursuit depuis maintenant trois semaines. À l’origine des manifestations, une inflation de 70 % sur quelques mois et, surtout, un triplement du prix du pain. Mais la colère est plus large... (Par Staf Henderickx et Tony Busselen, paru dans Solidaire)

SONY DSC Le président du Soudan Omar el-Bechir, en fonction depuis 1989, est fortement remis en cause par la population du Soudan. (CC Al Jazeera English)

Les manifestations ont commencé le 17 décembre dans les villes d’Atbara et de Port-Soudan, dans le Nord-Est du pays, avant de s’étendre à toute vitesse dans la plupart des villes de province et d’atteindre même Khartoum, la capitale. A Atbara, le quartier général du parti du dictateur el-Béchir a été réduit en cendres.

Omar est un médecin belge d’origine soudanaise. Son père a été assassiné par le régime d’el-Béchir. Il entretient des contacts quotidiens avec sa famille et ses amis restés au pays. Il nous explique que des soulèvements avaient déjà eu lieu en 2013 et en janvier 2017 quand les prix du pain et de l’essence s’étaient envolés. Mais le mouvement actuel est nettement plus important et va bien au-delà de la seule augmentation des prix. « La population est convaincue que le soulèvement doit aboutir cette fois au renversement du régime, malgré la répression sanglante. » Il ajoute que les Soudanais ne veulent plus d’un régime composé de militaires et de fondamentalistes islamistes.

La répression a déjà fait 45 morts et un millier de blessés

Plus de 2’000 personnes ont été arrêtées, et bien souvent torturées. Dabanga (ww.dabangasudan.org/en), un site d’information anglophone, a indiqué le 1er janvier que le syndicat national de police a pris ses distances par rapport à la répression. Au cours d’une réunion avec des officiers hauts-gradés de la police, le président el-Béchir a ouvertement demandé à faire tirer sur les manifestants. Le syndicat de police a jugé cet appel scandaleux. Omar confirme que la police et l’armée préfèrent rester à l’écart et que la plupart des morts et des blessés sont victimes des snipers des services de sécurité.

«Le régime s’effondre»

Le Soudan est un pays vaste, riche en ressources naturelles et occupe une position stratégique. Il renferme d’immenses réserves d’or, d’uranium et de pétrole. Bordé par la mer Rouge, le pays est traversé par le Nil et a pour voisins l’Égypte, la Libye, le Tchad, la République centrafricaine, le Soudan du Sud, l’Éthiopie et l’Érythrée. Selon Omar, «ça fait des années que les États-Unis cherchent à diviser le pays. Ils ont remporté une grande victoire en 2010 avec la séparation du Soudan du Sud. Le Darfour, avec ses importantes réserves de pétrole et d’uranium, est le nouvel objectif des États-Unis. Les forces spéciales de l’armée américaine sont récemment arrivées dans le pays».

Le président soudanais, Omar el-Béchir, a survécu à un embargo de 20 ans imposé par les États-Unis, à un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre et à la scission du Soudan du Sud. Washington a cependant mis un terme à son embargo en 2017. D’après l’hebdomadaire britannique The Economist, cette décision était avant tout motivée par la pression exercée par la CIA. En effet, le Soudan est un allié de l’Arabie saoudite dans sa guerre contre le Yémen. Et la CIA a ouvert un grand bureau dans la capitale. Les gouvernements européens ont également entamé des négociations avec Khartoum dans le but d’obtenir l’aide des Soudanais pour endiguer le flux migratoire en provenance d’Afrique.

Mais la tourmente économique du pays semble rattraper el-Béchir. «Le régime s’effondre, affirme Omar, l’an dernier la valeur de la livre soudanaise a chuté de 85% par rapport au dollar américain. Ces dernières années, Omar el-Béchir n’a pu se maintenir au pouvoir que grâce à la vente des actifs de l’État. Le gouvernement a contraint les commerçants à placer leur argent dans les banques et celles-ci sont maintenant en faillite. Les caisses de l’État sont désormais vides et le Fonds monétaire international oblige Khartoum à supprimer les subventions pour la farine de blé et le pétrole.»

«La structure du pouvoir d’el-Béchir se fissure»

Les manifestations ont été organisées par un front syndical. Le Parti communiste soudanais (PCS) aspire depuis le début au renversement du régime. Le syndicat des médecins s’est rallié au mouvement une semaine après le début des manifestations et 57 hôpitaux ont rejoint la grève. Seules les urgences et les victimes de la répression sont traitées. Au début de la troisième semaine, le syndicat des avocats a lui aussi rejoint le mouvement. Deux manifestations massives se sont déroulées à Khartoum les jours de Noël et du Nouvel An. Les partis membres de la coalition gouvernementale se sont retirés. Le 30 décembre, le Financial Times écrivait encore que «jusqu’à présent ces partis refusaient de soutenir les appels à manifester. Ils s’inquiètent de la nature spontanée et incontrôlable des manifestations et des conséquences d’un éventuel échec ou d’un chaos plus grand encore». Mais le 2 janvier, ces partis, ainsi que d’autres partis religieux musulmans ayant auparavant participé au pouvoir, ont déclaré qu’el-Béchir devait se retirer pour qu’un gouvernement de transition prépare des élections.

Le Parti communiste soudanais a immédiatement réagi via un communiqué: «Que des partis et des groupements politiques ayant participé par le passé à ce simulacre de démocratie commencent à prendre leurs distances avec le gouvernement est la conséquence du mouvement des manifestations de masse. Ces fissures dans la structure du pouvoir d’el Béchir sont une victoire du mouvement populaire.» Mais le parti met également en garde contre des «changements de pure forme épargnant l’essence même du régime et ne mettant pas en cause le capitalisme parasitaire».

«Cherchons à développer cette dynamique dans les quartiers et lieux de travail pour qu’elle devienne un vaste mouvement de désobéissance civile et de grève politique. Jusqu’au coup de grâce et au renversement du régime», conclut le PCS