Femmes interdites de temple en Inde

La chronique féministe • En Inde, il existe une quantité de temples dédiés à différentes divinités, dont certains sont des œuvres d’art que viennent visiter des millions de touristes. J’ai eu la chance d’en admirer quelques-uns.

En Inde, il existe une quantité de temples dédiés à différentes divinités, dont certains sont des œuvres d’art que viennent visiter des millions de touristes. J’ai eu la chance d’en admirer quelques-uns. D’une manière générale, les temples hindous sont interdits aux femmes pendant leurs règles. Je me demande comment les prêtres peuvent le savoir, mais le tabou est probablement si fort que les femmes s’y soumettent. Il y a, au Kerala, un temple appelé Sabarimala, localisé au sommet d’une colline de 1260 mètres, dans l’enceinte du Parc national de Periyar, dans les Ghats Occidentaux,érigé en l’honneur de la divinité Ayyappan, fils de Shiva et Mohini (forme féminine de Vishnou). C’est un des pèlerinages les plus importants du monde, qui attire 100 millions de pèlerins chaque année. Mais ce temple est interdit aux femmes entre 10 et 50 ans, c’est-à-dire durant la période où elles peuvent avoir leurs menstrues. Or, paradoxalement, elles sont autorisées à entrer dans les autres temples du dieu.

Une femme qui a ses règles est considérée comme «impure». Il en va de même dans l’Ancien Testament : «La femme qui aura un flux de sang en sa chair, restera sept jours dans son impureté. Quiconque la touchera sera impur jusqu’au soir. Tout lit sur lequel elle couchera pendant son impureté sera impur, et tout objet sur lequel elle s’assiéra sera impur.» (Lévitique 15 : 19-20). Le Coran dit la même chose. Dans les deux religions, la femme qui a ses règles ne doit pas toucher quoi que ce soit de sacré. A la fin de la période, il faut qu’elle se purifie.

Les règles considérées comme une impureté cantonnent les femmes à leur rôle de mère. «Par nature», elles doivent rester au foyer, de peur de rendre impur le reste du monde! Les religions semblent associer le «péché originel» à l’impureté foncière des femmes, une façon de leur faire payer les malheurs de l’humanité.Ce qui aura de lourdes incidences sur leur émancipation. Ces croyances ne sont pourtant pas à reléguer dans un obscurantisme dépassé. Ne dit-on pas, aujourd’hui encore, qu’une femme qui a ses règles fait tourner la mayonnaise? Selon l’historien Rajan Gurukkal, l’argument de la «pollution» menstruelle n’est ni un impératif rituel, ni une justification scientifique. Le sanctuaire était à l’origine un lieu de culte pour Ayyanar, une divinité tribale, avant de devenir un lieu de culte pour Ayyappan au 15e siècle. Ces habitants considéraient la menstruation comme un symbole favorable de fertilité et, jusqu’aux années 1960, ils se sont rendus au temple avec leurs femmes et leurs enfants de tous les âges. L’interdiction du temple aux femmes pubères et non ménopausées est donc récente.

Fin septembre 2018, un panel de cinq juges de la Cour suprême a estimé que cette mesure était discriminatoire et a levé l’interdiction. Une belle victoire pour les femmes. On aurait pu en rester là et retrouver les habitudes qui eurent lieu pendant des siècles. C’était sans compter sur les traditionalistes, machistes et certains de leur supériorité, qui ont immédiatement fait appel.

Depuis la décision de la Cour suprême, quelques Indiennes ont tenté d’atteindre le sanctuaire mais ont été contraintes de rebrousser chemin à cause d’hindous hostiles qui faisaient barrage. En octobre, deux femmes ont été attaquées par des jets de pierre, alors qu’elles étaient en route vers Sabarimala sous la protection de la police. Même tentative et même scénario en novembre et en décembre. Puis 2000 personnes ont été arrêtées après des affrontements avec les forces de l’ordre. Pour ces extrémistes, laisser entrer les femmes est un manque de respect de la divinité, qui avait prêté serment de célibat. Comme si leur seule présence allait la souiller!

Le 1er janvier, trois mois après l’ordonnance du tribunal de levée d’interdiction, des dizaines de milliers de femmes de différentes régions du Kerala se sont rassemblées sur les autoroutes nationales pour former une chaîne humaine de 620 kilomètres. Cette manifestation, appelée «Mur des femmes», était soutenue par le gouvernement communiste du Kerala. Des fonctionnaires du gouvernement ont pris part à la manifestation, les examens universitaires ont été retardés, afin que les étudiant-e-s puissent participer, les écoles ont été fermées pour une demi-journée. Tandis que pour le BJP, parti de droite, cette levée d’interdiction est« une conspiration menée par les dirigeants athées pour détruire les temples hindous».

Dès le lendemain, deux femmes ont réussi à entrer dans le temple de Sabarimala, par l’entrée du personnel, sous la protection des forces de l’ordre. Après leur visite, le temple a été fermé pendant une heure pour procéder à des rituels de purification, avant de rouvrir ses portes aux fidèles.

Il y eut des démonstrations dans plusieurs villes, opposant les deux camps. En deux jours, les violences ont fait un mort et quinzeblessés. Plus de 1350 personnes ont été arrêtées. Les rassemblements ont été interdits: les autorités redoutent que les troubles ne continuent, d’autant plus que la controverse autour de l’entrée des deux femmes dans le temple de Sabarimala devrait refaire l’actualité à la fin du mois. A partir du 22 janvier, la Cour suprême doit en effet examiner des recours contre sa décision de septembre.

De loin, l’interdiction d’un temple aux femmes, les résistances d’hindous réactionnaires à la décision de la Cour suprême de lever l’interdiction, les violences et les arrestations provoquées par la chaîne des femmes qui veulent exercer leur droit, paraissent aberrants. N’oublions cependant pas qu’en Occident, si les églises ne sont pas fermées aux femmes, la hiérarchie catholique les exclut. Il règne partout de la méfiance envers les femmes, quand ce n’est pas de la haine. Considérer comme «impure» la période du cycle qui prépare l’enfantement est un singulier renversement des valeurs. Le pouvoir de donner la vie a suscité une telle jalousie chez les hommes qu’ils ont inventé toutes les contraintes et tous les interdits possibles pour rabaisser, écarter, nier les femmes. Ils les réduisent à leur fonction reproductive, tantôt magnifiée, tantôt dépréciée. On n’est pas encore sorti-e de ce dévoiement universel.