Le regard empathique d’un explorateur

Hommage • Décédé à 51 ans, le photographe Jean Revillard a suivi des personnes tenues en marge de la société, vivant souvent en forêts, sous-bois et le survol planétaire en avion solaire de Bertrand Piccard et André Borschberg.

«Emma est seule. Elle a fui les ondulations du monde. Elle s’est écartée de la multitude, du wifi, du téléphone. » Jean Revillard, "Journal de bord" in: "Outland".

Cette figure de la photographie documentaire suisse a entretenu des rapports pluriels avec des exclus. Jean Revillard a traité de la question des réfugiés au sens le plus large. D’un tempérament sanguin dissimulant une sensibilité et une curiosité enfantines, le Genevois a suivi des êtres poussés au bord de la civilisation, dans le vif d’une précarité, conjuguant survie et quasi-absence de perspectives.

Sur le terrain, il y avait pour l’homme d’images, le brusque abandon à l’instant présent, l’attention hypnotique à un détail, le changement de regard sur ce qui l’entoure, l’inexplicable nouveauté expressive d’un geste, d’un dos, le détournement ou la révélation sous un angle inhabituel. Là des cabanes partagées entre l’enfantin et le transit vers un ailleurs dans la «jungle» calaisienne, ici d’un visage redessiné sous la lumière spectrale, amiotique et picturale du flash.

Pour l’écrivain new-yorkais Don DeLillo, «l’écriture est une chute métaphysique. On tombe à l’intérieur de soi». Il n’en va guère autrement pour la photographie que commente Jean Revillard dans l’unique et précieuse introduction à son œuvre parue de son vivant, Outland. En face de l’Acropole, sur une colline, le photographe découvre endormi dans «un tunnel de sac en plastique» le vieux Dimitri, «nouvel Epicure» pour le Genevois, «nouveau Diogène» selon l’intéressé. Lui, laminé par la crise, a trouvé refuge dans ce qui fut «le berceau de la Grèce antique», fuyant les milices d’extrême-droite et leur ratonnade, écrit ce «photographe de l’empathie» (dixit Jean Ziegler) en 2013.

Face à la douleur

En tout cliché, il existe quelque chose qui peut dépasser la compassion pour nous donner envie de réagir, et encourager cette capacité à nous raconter une image, suggère l’essayiste Susan Sontag (Devant la douleur des autres). Episodiquement, sur plusieurs mois ou années, voilà le photographe parti à la rencontre de personnes, s’impliquant parfois à tenter de changer leur condition de «damnés de la terre». Ainsi cette prostituée africaine et esclave domestique près de Turin, dont il favorisera l’exil en Suède. Des êtres qui tentent souvent de disparaître, taraudés par l’engourdissement, un laisser-tomber, nés de la difficulté à transformer les choses. Ce possible héritier de Henry David Thoreau et de Jack London arpentera longuement les mondes mystérieux de survies incertaines en forêts.

Jean Revillard a été formé à l’école d’Yverdon, où il a suivi les enseignements de Luc Chessex, Jesus Moreno et Christian Caujolle. Il se consacre ensuite essentiellement à la photographie, en tant que photographe, galeriste (Europa à Genève, Focale à Nyon) et photo-reporter (Le Nouveau Quotidien, L’Hebdo, Dimanche.ch, L’Illustré). En 2001, il fonde l’agence Rezo.ch, au sein de laquelle il remporte un World Press Award avec son travail sur les cabanes des migrants.

Jungles (Labor et Fides, 2009) rend compte des conditions existentielles des migrants autour de Calais avec des images réalisées sur un an et demi. Sans figures humaines, l’objectif se concentre sur les abris bricolés de toiles qui «mettent le rêve des migrants en porte à faux avec les robinsonnades de notre enfance». Ces tirages résonnent aujourd’hui, alors que des CRS harcèlent les migrants, les empêchant de dormir, se laver et se nourrir. En 2009, Revillard confie à Amnesty International: «Ce que j’essaie de dénoncer, c’est cette aberration de loi qui fait qu’aujourd’hui les gens qui arrivent en Europe sont piégés, et quand ils veulent repartir, parce qu’ils se rendent comptent qu’ils n’ont aucune possibilité ni de travail ni d’existence ici, ils ne le peuvent plus.»

Dans cette nécessité d’être ambigu, décalé, poétique, l’approche bouscule codes et visions attendus. Voyez ces éclairages violents de flashs crus proches d’une forme d’installation plasticienne ou Land Art. On peut y pister une traque policière nocturne, voire un univers de conte lynchien et archaïque.

Le photographe a partagé en France le martyre de personnes électro-hypersensible (EHS), gravement touchées par les ondes électromagnétiques dans leurs «zones blanches», supposées exemptes de rayonnement. Elles sont toujours plus ardues à trouver et préserver, notamment avec l’arrivée de la 5G. Aux yeux d’Hélène Joye-Cagnard qui a exposé son travail «Ondes» en 2017 aux Journées photographiques de Bienne, le photojournaliste cartographie «la forêt souvent associée à des lieux romantiques de promenade. Elle révèle aussi des dimensions plus sombres issues tant de l’univers des légendes que de réalités sociales singulièrement âpres et désespérées. ‘Ondes’ permet de réfléchir sur une maladie environnementale encore largement méconnue, dont souffrirait 3 à 5% de la population.»

Vue en surplomb, Emma Hagard est de ces chocs d’une vie en sursis, qui bouleverseront profondément le photographe.Elle est en position fœtale, reposant sur la pierre, pour se délester des ondes accumulées. «J’ai réalisé des photos très subjectives, souvent de haut, voulant traduire que l’un des soulagements des personnes EHS est d’établir en permanence un contact avec la terre, notamment en se munissant de fils reliés à des piquets . Ce, afin de pouvoir se décharger de leur énergie électrostatique.»

Nouvelles frontières

Jean Revillard  se rêvait explorateur. De la terre hantée par des existences tourmentées aux vues du ciel façon National Geographic Magazine. Ces dernières pour le projet Solar Impulse oscillent entre point de vue pris d’hélicoptère sur des paysages primitifs de pyramides sous brume sablée et la modernité spectaculaire d’Abou Dabi. Ces images «sublimes» sont-elles oublieuses des répressions perpétrées par les Etats autoritaires survolés? Professeur d’écologie à l’Uni lausannoise, Susan Ekerman relève aussi en 2016 (Le Temps) que «l’impact environnemental total du projet est loin d’être négligeable». Ceci relativement aux «innombrables vols en avion et en hélicoptère… qu’a impliqué le projet.» Pendant six ans, l’enthousiaste et perfectionniste photographe se met dans l’orbite de l’avion-stylet de Solar Impulse. Pour son périple autour du monde. Le «savanturier» Bertrand Piccard n’aimait-il pas dévoiler, lors de conférences publiques, les photos du Genevois sur la jungle de Calais?