Revendiquer l’impossible et l’obtenir

Etats-Unis • Le syndicaliste Nicholas Allen, de la Services Employees International Union (SEIU), était récemment en Europe pour parler de la campagne «Fight for 15» de revalorisation du salaire horaire. (Propos recueillis par Geert Haverbeke, paru dans Solidaire)

Une marche pour l’augmentation du salaire à New York en 2015. (The All-Nite Images)

Pouvez-vous présenter la SEIU, le syndicat à la base de la campagne «Fight for 15»?

Nicholas Allen La SEIU est un des plus importants syndicats américains du secteur des services. Il a été créé dans les années 1920 par les concierges d’immeubles de Chicago, surtout des immigrés d’Europe. Ils ont peu à peu été rejoints par d’autres syndicats de travailleurs du secteur de la santé, du secteur public, du nettoyage, du gardiennage, des fast-food, etc. Aujourd’hui, nous comptons environ 2 millions de membres.

Nous sommes un syndicat militant, surtout depuis les années 1980 avec la campagne «Justice for Janitors» (justice pour le personnel d’entretien), qui a inspiré à Ken Loach son magnifique film «Bread and Roses». Pendant les grèves sauvages dans les grandes villes comme Los Angeles, les nombreux travailleurs invisibles du nettoyage sont sortis de l’anonymat. C’étaient des immigrés courageux, parfois même sans papiers, qui, au départ, n’avaient pas reçu le moindre soutien des syndicats. Mais ils ont pourtant gagné leur combat pour des conditions de travail décentes et plus de droits. La SEIU a défendu cette lutte et a lancé une grande campagne nationale: «Justice for Janitors».

Dans le secteur de la santé, nous avons aussi fortement contribué au mouvement des droits civiques des Afro-Américains. Martin Luther King appréciait beaucoup la SEIU parce que nous avons toujours essayé de lier la lutte économique des travailleurs à la lutte sociale pour l’égalité, la justice et la dignité.

Aujourd’hui, le mouvement syndical doit faire face à de nombreuses difficultés au niveau mondial. Les modèles sociaux que nous avons mis en place dans la seconde moitié du siècle dernier sont mis sous pression par la politique néolibérale. La classe ouvrière souffre de l’austérité, et de plus en plus de gens se retrouvent dans la misère, alors que les 42 personnes les plus riches du monde possèdent autant que les 3,7 milliards les plus pauvres. Pour conserver leur pouvoir, les classes dirigeantes soutiennent des politiciens comme Trump, Salvini, Orban, Duterte, Bolsonaro. Face au ‘trumpisme’, nous avons une réponse claire: un syndicalisme nouveau et combatif. Aux États-Unis, cela se traduit concrètement dans nos luttes contre les «McJobs», le symbole international des emplois précaires.

C’est ce qui a donné naissance à la campagne «Fight for 15»?

Effectivement. L’idée était là et nous sentions que la colère contre les bas salaires s’amplifiait, que les gens n’arrivaient tout simplement plus à s’en sortir et se nourrissaient grâce aux chèques alimentaires, alors qu’ils travaillaient très dur. Le groupe des «working poor» ne cessait de croître. Ce qui est logique, avec un salaire minimum national de 7,25 dollars de l’heure. On a voulu agir. Pour nous, en 2012, la façon d’aborder la chose n’a pas été très claire tout de suite. Aujourd’hui, on peut penser a posteriori que la campagne pour les 15 dollars a été planifiée de manière très stratégique mais, en fait, nous avons tout simplement organisé une réunion avec des employés du fast-food et nous leur avons demandé pour quelle revendication salariale ils étaient prêts à lutter. Certains ont dit 10 ou 11 dollars, d’autres 12 ou 13 dollars, d’autres même 20. Pour finir, tout le monde s’est accordé sur le chiffre de 15 dollars, qui leur semblait juste pour les travailleurs du fast-food. Ce montant vient donc de là. Ensuite, nous avons examiné toutes sortes d’études et d’arguments pour justifier cette revendication de 15 dollars.

Vous avez ensuite entamé des actions dans une entreprise?

Non, nous avons commencé par rassembler les travailleurs du secteur fast-food de New York. Nous avons créé un comité de grève comptant des travailleurs de plusieurs chaînes de fast-food. On a cherché partout des travailleurs qui voulaient mener cette lutte. C’est ainsi que nous sommes arrivés à constituer un groupe assez nombreux et solide pour ne pas s’éparpiller à la première occasion et qui, de plus, pouvait être remarqué par les médias. On a débuté avec moins de 150 travailleurs et une revendication incroyablement ambitieuse: le doublement du salaire minimum, de 7,25 dollars à 15 dollars. Certains nous ont traités de Don Quichottes. Je dois admettre que la lutte était elle aussi une expérimentation.

Qu’avez-vous fait concrètement?

La grève. Nous avons organisé une première grève: ce jour-là, les 150 participants sont allés à leur restaurant à 6 heures du matin et ont installé un piquet de grève sur le seuil. Un peu plus tard, nous avons lancé une manifestation sur Times Square et organisé toutes sortes d’actions. Le nombre des participants du comité de soutien aux grévistes est monté à 2’000. Ça a été le véritable commencement de la campagne «Fight for 15». Nous n’avions jamais pensé que ça marcherait, car nous avons commencé avec un très petit nombre et avec des revendications qui paraissaient insensées, surtout au vu des modestes revendications salariales des syndicats à l’époque. Mais ça a marché, les gens avaient simplement besoin d’une revendication plus ambitieuse comme motivation. De plus, le secteur du fast-food a une structure atypique, où les formules syndicales classiques ne fonctionnent pas, parce que les travailleurs sont très dispersés. Ce qui a débuté dans une ville a fait tache d’huile dans tous les États-Unis. Un an après nos débuts, il y avait déjà des groupes d’action de «Fight for 15» dans soixante villes. Des travailleurs du fast-food, la campagne s’est étendue aux personnels d’entretien, de l’aide familiale, aux sous-traitants dans les aéroports, partout où les travailleurs mal payés ont réalisé qu’ils pouvaient vraiment remporter une victoire.

Les gens n’ont-ils pas eu peur de faire grève à une ou deux personnes par restaurant, alors que leurs collègues continuaient de travailler?

Oui, ils ont eu énormément de courage. Nous-mêmes craignions également des représailles contre les participants aux actions. Juridiquement, il n’y a pas grand-chose à faire valoir. Aux États-Unis, les droits syndicaux sont extrêmement faibles. C’est pourquoi nous avons imaginé des techniques créatives pour protéger nos membres. Nous nous étions bien préparés à la première journée de grève, mais aussi à la suivante. Ainsi, dans un Burger King de Brooklyn, une de nos grévistes actives a été licenciée dès qu’elle est arrivée sur son lieu de travail. Une heure plus tard, nous étions une centaine à entrer dans le restaurant. On a signalé au manager qu’on ne partirait que si cette travailleuse était réintégrée. Il faut savoir que ce manager ne gagne lui-même que 10 dollars de l’heure. Il a téléphoné à son patron qui a tout de suite compris la gravité de la situation et a dit: «On se fiche de ce que vous allez faire, mais faites en sorte que le restaurant tourne, sinon on va perdre 5’000 dollars par jour.» Sur ce, il a repris la personne.

On a pu constater que, par de telles confrontations, les grévistes forçaient le respect. Après cette première grève à New York, nous n’avons plus eu que très peu de victimes de la répression. Pour la première fois, on avait réussi à créer un rapport de force dans ce secteur précaire.

Vous avez obtenu une victoire à New York, qui a fait tache d’huile…

Dans l’État de New York, nous avons obtenu en 2016 une loi qui portera le salaire minimum à 15 dollars en quatre ans. En 2022, tout le monde touchera au moins 15 dollars. C’est un bond énorme, car à New York, le salaire minimum n’était que de 7,25 dollars. Ville après ville, État par État, nous avons gagné les 15 dollars. À Seattle, San Francisco, Los Angeles, New York. Ensuite, pour tous les travailleurs des États de New York et de Californie. D’ici 2022, tous devront être payés 15 dollars de l’heure. C’est une avancée historique pour les 20 millions de travailleurs sous-payés. En quelques années à peine, leur salaire aura doublé! C’est le plus grand progrès pour la classe ouvrière depuis le New Deal des années 1930.

Nous voyons aussi que les retombées pratiques des 15 dollars sont positives. L’économie tourne bien, les petites entreprises n’ont pas dû fermer leurs portes, aucune entreprise n’a déménagé, et les travailleurs ont plus de pouvoir d’achat. Et donc, ils peuvent dépenser plus et chaque dollar est réinjecté dans l’économie. Une augmentation du salaire minimum est un bien meilleur investissement que l’enrichissement des millionnaires