La grève des femmes du 14 juin 2019

La chronique féministe • Le 14 juin 1991, année du 700e anniversaire de la Confédération, des 20 ans du suffrage féminin et des 10 ans de l’article constitutionnel sur l’égalité des sexes, 500’000 femmes, exaspérées par l’immobilisme politique, ont fait grève dans toute la Suisse.

Le 14 juin 1991, année du 700e anniversaire de la Confédération, des 20 ans du suffrage féminin et des 10 ans de l’article constitutionnel sur l’égalité des sexes, 500’000 femmes, exaspérées par l’immobilisme politique, ont fait grève dans toute la Suisse. Le slogan était: «femmes bras croisés, le pays perd pied», la couleur de ralliement le violet ou le fuchsia. Il faisait grand beau. J’ai participé joyeusement à cette grève, expliqué les raisons à mes élèves (j’enseignais alors à l’Ecole de commerce de Malagnou), rejoint à midi le pique-nique du parc des Bastions. Je revois les prés et le Mur des Réformateurs devenus fuchsia. C’était festif, joyeux, créatif. Un homme portait «+ 30%» sur le devant de son slip, des mères venaient avec enfants et poussettes. Aux Grottes, des femmes avaient suspendu des balais aux fenêtres. Il y eut un cortège avec des banderoles et des slogans chantés «Un pas en avant, deux pas en arrière», «Solidarité», «Discrimination assez, égalité maintenant» … Ensemble, nous nous sentions bien, nous nous sentions fortes.

C’est grâce à cette mobilisation que la loi sur l’égalité entre femmes et hommes au travail a été votée par le Parlement 4 ans plus tard, le 24 mars 1995, 14 ans après son principe inscrit dans la Constitution! Les femmes attendirent encore plus longtemps pour obtenir un congé maternité, introduit en 2005, 60 ans après son inscription dans la Constitution! Il y eut d’autres résultats concrets: le splitting et le bonus éducatif dans l’AVS, la solution des délais en 2002, des mesures de lutte contre les violences domestiques.

Cependant, il reste encore tant de discriminations envers les femmes! Et les politiciens sont tellement frileux! Un peu partout dans le monde, nous assistons à un renouveau des mouvements féministes: #metoo a contribué à diffuser et libérer la parole des femmes et, grâce aux réseaux sociaux, a eu un écho planétaire. Un exemple: l’extraordinaire grève des femmes de l’Etat espagnol, le 8 mars 2018.

Comme le disent les Islandaises: «Ne changeons pas les femmes, changeons la société!». Car l’égalité ne peut pas se réaliser dans un monde où seul compte l’argent, mais nécessite de construire une société où ce qui compte est le respect et le bien-être de chaque être humain.

Manifeste de la grève féministe* (résumé)

À cause des inégalités, nous subissons davantage la précarité, le chômage et la pauvreté. Nous sommes majoritaires dans les emplois précaires et mal payés, mais peu nombreuses à accéder aux postes à responsabilité. Les métiers «féminins» sont dévalorisés, car les compétences requises ne sont pas reconnues. Les femmes gagnent moins que les hommes. Nous voulons un salaire égal pour un travail de valeur égale, ainsi qu’une révision de la loi sur l’égalité, comprenant des contrôles et des sanctions.

Nous refusons la hausse de l’âge de la retraite des femmes, alors que nous subissons des discriminations pendant toute notre vie active. Nous voulons des assurances sociales qui tiennent compte de nos besoins et de notre réalité, notamment dans la prévoyance vieillesse.

Le travail domestique repose à 80% sur les femmes. Nous voulons le développement de services publics de qualité, en particulier des structures d’accueil pour les enfants et des infrastructures pour la prise en charge des personnes âgées et/ou dépendantes. Ainsi qu’un congé parental égalitaire et obligatoire.

La sexualité féminine est peu connue et méprisée (il est un séducteur, elle est une salope). L’éducation au consentement est pratiquement inexistante. L’hétérosexualité est considérée comme la seule norme à suivre et génère le rejet de toute autre forme de sexualité, notamment envers les personnes lesbiennes, gay, bisexuelles. Nous revendiquons la liberté de nos choix en matière de sexualité et d’identité de genre, les mêmes droits pour les LGBTIQ que pour les hétéros.

En Suisse, deux femmes par mois meurent sous les coups de leur (ex)partenaire. Une sur cinq subit dans son couple des violences physiques et/ou sexuelles durant sa vie. Le harcèlement au travail, sur les lieux de formation, dans la rue ou sur les réseaux sociaux nous concerne toutes. Notre corps est exposé en permanence dans les lieux publics avec des codes sexistes (affiches publicitaires, de spectacles ou de films). L’usage de ces stéréotypes participe à la culture du viol et renforce la banalisation des violences de genre. Nous exigeons un plan national de lutte contre les violences sexistes et les ressources nécessaires pour assurer notre sécurité et celle de nos enfants.

Lorsque nous venons d’ailleurs, nous vivons de multiples discriminations. Nous revendiquons le droit d’être protégées dans le pays où nous demandons l’asile, quel que soit notre statut marital, notre couleur de peau, notre nationalité, notre orientation sexuelle, notre identité de genre ou notre religion.

L’école est le reflet de la société patriarcale, elle renforce les divisions et les hiérarchies fondées sur le sexe. L’enseignement et les manuels scolaires restent sexistes. Nous voulons que l’école soit un lieu d’émancipation et de promotion de l’égalité avec un langage inclusif, des formations de pédagogies critiques, des modèles féminins et familiaux variés, un esprit coopératif et solidaire. Pour ce faire, nous voulons que le corps enseignant et l’ensemble des personnes qui interviennent dans le cadre préscolaire, scolaire et parascolaire soient formées sur ces questions et que les Directions de l’instruction publique (DIP) veillent à ce que les manuels ne soient plus sexistes.

Actrices culturelles, nous sommes trop souvent peu considérées et peu reconnues. Nous exigeons des institutions culturelles et médiatiques qu’elles modifient leurs comportements lorsqu’elles attribuent des postes, délivrent des mandats, remettent des prix et versent des salaires.

Enfin, nous sommes solidaires avec les femmes du monde entier.

Partout, il faut ouvrir des espaces de négociation, en dialogue avec les premières intéressées. C’est ainsi que nous pourrons être davantage représentées en politique et dans les institutions, pour obtenir la parité et construire un monde plus juste.

Pour toutes ces raisons, nous ferons grève le 14 juin 2019 !Et des actions le 14 de chaque mois.

*  Manifeste rédigé par les Collectifs romands pour la grève féministe et des femmes, 13.12.2018, paru intégralement dans Le Courrier du 14.1.2019.

Renseignements sur www.grevefeministe2019.ch (voir notamment sous «comités»)