Le WEF attise toujours la résistance

Suisse • Même moins visible, la mobilisation contre le World Economic Forum (WEF) résiste à travers des mobilisations organisées dans plusieurs villes de Suisse, ou via des forums alternatifs comme «L’autre Davos».

Comme en 2009, la Jeunesse socialiste a tenu à être présente à Davos afin de manifester contre le capitalisme sauvage incarné par les dirigeants réunis au WEF . (Juso)

L’élite mondiale autoproclamée est réunie depuis mardi à Davos pour sa messe annuelle de quatre jours. Alors que depuis les années 2000 et durant près d’une décennie, le sommet du WEF a été confronté à une contestation altermondialiste véhémente et à des manifestations emblématiques, aucune mobilisation d’envergure n’a eu lieu depuis une quinzaine d’années.
Les jeunes socialistes ont pourtant demandé et obtenu l’autorisation de se rassembler ce jeudi dans la station grisonne. Paradoxalement, et alors que la JUSO s’opposait à la venue de Donald Trump pour la deuxième année consécutive à Davos – qui a finalement annulé son voyage – c’est son symbole qui a ravivé la flamme de la contestation, comme l’explique Bertil Munk, vice-président et secrétaire international de la formation: «Nous avons commencé l’année passée, car nous étions remontés à 200% contre la venue de Trump. La commune de Davos nous a refusé l’autorisation pour des raisons climatiques, ce qui est hypocrite de leur part. Mais ils ne pouvaient pas refuser deux fois de suite ».

C’est en 2003 que les autorités de la commune de Davos autorisent pour la première fois une manifestation anti WEF sur leur territoire, sous haute surveillance. En 2004, les manifestants ne peuvent plus accéder à Davos pour des raisons de sécurité et doivent se contenter de Coire. Cette année-là, sur le trajet du retour, plus de 1’000 personnes sont contraintes de descendre du train à Landquart, tandis que la police les assaille avec des gaz lacrymogènes. Celle-ci tente d’isoler de présumés casseurs du black-bloc. Les manifestants sont alors bloqués dans le village de Landquart, et passent de nombreuses heures dans la neige avant d’être soumis à un contrôle d’identité. L’accès à Davos est interdit dès l’année suivante et depuis, des manifestations de moindre envergure sont organisées principalement à Berne ou Zurich.

L’armée quadrille tout Davos

Encore traumatisées par ces événements, les autorités davosiennes ont soumis leur autorisation au respect de règles drastiques de la part des organisateurs de la manifestation. «Nous devrons rester sur la place centrale du village et l’organisation d’un cortège a été interdite, précise Bertil Munk. Et nous ne pourrons être sur place que de 15 heures à 18 heures». Quant au dispositif de sécurité, il sera massif comme à l’accoutumée. «L’armée quadrille tout Davos et va en partie gérer notre manifestation, poursuit Bertil Munk. Lors d’une répétition générale de la police, des militaires ont mimé des manifestants violents. Ils ont donc quand même très peur, même si on n’est que la Jeunesse socialiste, qu’on a toujours manifesté pacifiquement et que la stratégie violente n’est pas du tout dans nos gênes». Sur son site internet, la Confédération indique que «la sécurité de la rencontre 2019 coûtera vraisemblablement quelque neuf millions de francs aux pouvoirs publics». «C’est la collectivité qui finance le forum de Davos et sa sécurité, pas les grandes entreprises qui ont déjà des millions, voire des milliards dans leurs caisses», s’insurge Bertil Munk.

Certains milieux militants préfèrent donc renoncer à demander des autorisations de manifester dans un lieu encerclé par les forces de l’ordre, à l’instar de Mike, militant zurichois du Mouvement pour le socialisme (MPS) et co-organisateur du forum alternatif «L’autre Davos», qui s’est tenu à Zurich les 11 et 12 janvier derniers. «Il est très difficile de manifester dans un endroit aussi militarisé sans être constamment observé par la police et l’armée. Voilà pourquoi nous organisons les manifestations dans d’autres villes». A l’instar de celles convoquées samedi dernier à Genève, Lausanne ou Berne, où se sont retrouvées environ mille personnes, ou mardi soir à Zurich.

Si Mike admet une baisse importante du niveau mobilisation des mouvements sociaux contre le WEF, il observe un regain de participation à «L’autre Davos», également en lien avec l’élection récente de plusieurs chefs d’Etat très controversés. «L’année passée, Trump a fait la mobilisation pour nous. Il y a eu un petit peu moins de monde cette année, mais avec environ 1’000 participants sur deux jours, c’était une très bonne édition. Beaucoup de jeunes sont venus, ainsi que des femmes, notamment parce que Trump et Bolsonaro sont des sexistes notoires. Ce genre de personnages a permis un regain de prise de conscience et redonne envie aux gens de lutter. La perspective de la grève féministe du 14 juin donne également beaucoup d’espoir, et permet à un événement comme le nôtre de toucher davantage de monde».

Capacité d’indignation des jeunes

Par ailleurs, au regarde des mobilisations récentes, comme la grève des étudiants pour le climat vendredi, ou encore la Women’s March de samedi qui a rassemblé environ 3’000 personnes, Bertil Munk reste optimiste au sujet de la capacité d’indignation et de mobilisation de sa génération. «Il y a une re politisation de la jeunesse. J’ai juste 21 ans, et depuis que j’ai commencé à faire de la politique, c’est la première fois que ma génération descend plus souvent dans la rue et connaît toujours mieux les problèmes de notre époque.

Lors de la manifestation des jeunes pour le climat vendredi dernier, qui a mobilisé au moins 20’000 personnes dans toute la Suisse, ce n’était pas uniquement des réponses individuelles qui étaient évoquées. Des réflexions plus politiques sur le mode de production étaient très présentes, ou la conscience que ce sont les grandes entreprises qui sont à l’origine de la majorité des émissions de gaz à effet de serre. Dans cette logique de mobilisation, il va y avoir toujours plus de jeunes qui vont se rendre compte des problèmes politiques». Et pour le jeune militant, qui estime que la tâche de la jeunesse militante est de travailler à la convergence des luttes, le symbole d’un forum tel que le WEF reste fort. «L’idée de faire une manifestation à Davos, c’est de montrer que ces problèmes ne viennent pas de nulle part, mais sont en partie causés par ces élites politiques et économiques qui veulent se voir en catimini, pour éviter de rendre des comptes à la population».