Panoramas de l’hégémonie capitaliste

Expo • Né à Davos en 1964, le photographe autodidacte Jules Spinatsch explore les panoramas du pouvoir économique, social et politique en Europe. Conceptuel, abstrait et troublant.

"Panorama discontinu, WEF, Davos, 2003". Camera A: Promenade, Congress-Center North and Middle Entry 2176 single images recorded from 06:35 – 09:30, January 24, 2003

Au gré de l’exposition Jules Spinatsch. Photographie semi-automatique, l’œil du visiteur découvre sur les deux étages du genevois Centre de la photographie en des vues étranges, comme d’immenses mosaïques aux images dissociées et réunies: le World Economic Forum (WEF), la bourse de Francfort, le bal de l’Opéra de Vienne, une séance du Conseil municipal de Toulouse, le siège de SAP concevant des logiciels pour entreprises, le Pénitencier de Mannheim et le complexe immobilier genevois dans lequel Edward Snowden vivait alors qu’il œuvrait pour les services secrets américains. Autant de lieux de l’hégémonie d’un monde de l’ultracapitalisme. Ils participent à formater, diriger, surveiller et asservir une large partie de l’humanité.

A l’instar d’Andreas Gursky, historiquement affilié à la photographie objective allemande et l’Ecole de Düsseldorf, l’artiste suisse fait partie de ceux qui interrogent la photographie comme médium, la déconstruisent. Ce par un style froid, distancié et détaillé. Un style qui évite la mise en scène, la fascination esthétisante, l’icône emblématique et la parcellisation des images documentaires.

La caméra de l’artiste visuel ne retient rien de ce qui fait le spectaculaire des médias de masse, revues spécialisées ou réseaux sociaux. «Les panoramas de Jules Spinatsch vont à l’encontre de la convention traditionnelle selon laquelle la photographie documentaire n’est valide que si le photographe était personnellement présent sur les lieux», écrit Jorg Bader pour le catalogue accompagnant l’exposition.

Mapping de la surveillance

De ces images, se dégage une attention flottante en lien dialectique et rapport critique avec les techniques controversées de la télésurveillance visant au contrôle des individus. Or, comme le démontre le sociologue français Laurent Mucchielli (Vous êtes filmés !), la vidéosurveillance est un outil à la pertinence discutable, voire nulle, de lutte contre la délinquance et le terrorisme (l’obsession du WEF). Sans évaluation réelle sur son impact, manipulant des politiques cristallisés sur l’insécurité, l’industrie de la surveillance favoriserait un effarant gaspillage de l’argent public et la démagogie politique.

Selon l’historien de la photo, Pascal Beausse: «Les systèmes de représentation dominants ignorent et déforment tout à la fois ce qui fait la richesse de la vie quotidienne. Plus que jamais, l’art est le lieu où peuvent s’inventer des images alternatives, en recherche d’une plus grande justesse mais aussi d’une éthique de l’acte de représentation. Ces photographes inventent une autre information.»

Aux yeux de l’historien de la science allemand, Michael Hagner qui s’exprime dans le catalogue de l’exposition: «Les panoramas de Spinatsch montrent des espaces continus. Ils cartographient l’espace comme le fait la photographie panoramique scientifique depuis sa création. Aucune section n’est omise lorsque la caméra fait son travail, et pourtant l’image, composée de milliers d’images individuelles, montre une discontinuité qui est structurée dans le temps».

L’essentiel des vues panoramiques et «images tapisseries» de J. Spinatsch créé entre 2002 et 2018 est réalisé grâce un dispositif artisanal. Ainsi, d’abord par une webcam semi-automatique, puis avec une caméra contrôlée par un ordinateur. Ce procédé photographique se déploie au rythme d’une durée et d’intervalles spécifiques. Le panorama enneigé du WEF (Temporary Discomfort, 2003) est ainsi composé de 2176 photos singulières. Elles sont transmises simultanément à une galerie d’art zurichoise, dans un souci, nouveau à l’époque, de contrôle de sa diffusion.

Les images sont ensuite rassemblées pour former un large panorama de la station de sports d’hiver hérissée de checkpoints, snipers et barbelés. «Pour le projet lié à Davos, l’artiste avançait avoir détourné les webcams de l’industrie du tourisme pointées sur les pistes et permettant de constater leur état chez soi en les reportant sur les dispositifs militaires et policiers», relève J. Bader.

Loisir élitaire et surveillance

Pour Vienna MMIX, les vues du bal de l’opéra de Vienne, avec son public du parterre aux balcons et loges, sont présentées au Centre de la photographie dans une scénographie singulière. Comme au fil d’un vertigineux labyrinthe, la photo balaye deux fois un espace à 360° à l’aide de caméras de surveillance. Ce mouvement a donné à l’artiste l’idée d’un accrochage en spirale. L’architecture du lieu de l’élite socio-économique viennoise est une forme de «panoptique vivant» avec des spectateurs regardant ou photographiant par smartphones interposés, du haut vers le bas et réciproquement. C’est donc un dispositif d’observation mutuelle.

De plus, «il y a une grille blanche entourant chaque image de la mosaïque. Elle oblige à ne se concentrer que sur deux ou trois images à la fois et à perdre la vue d’ensemble», observe J. Bader. Concrètement, emporté au cœur d’une espace en colimaçon, le visiteur de l’exposition ne peut embrasser simultanément toute l’œuvre, qui a l’allure d’un puzzle. Il en est rapproché de manière physique, comme rarement face à une image, suscitant à la fois le vertige et la réflexion.

 

Jules Spinatsch. Semiautomatic Photography, 2003-2020. Centre de la photographie, Genève, jusqu’au 2 février, www.centrephotogeneve.ch