Pour aller chez le dentiste l’esprit tranquille

Genève • Le 10 février, les Genevois voteront sur les initiatives du PdT pour une assurance dentaire et pour la création d’une caisse maladie publique. Membre fondatrice de l’association de Lutte contre l’augmentation des primes d’assurance maladie (LCAPAM), Patricia Leoz explique les raisons de leur soutien aux deux projets.

«La caisse publique réduira les frais de lobbying ou de courtage», estime patricia Leoz (à droite) (Didier Jordan)

Pourquoi soutenez-vous les deux initiatives du PdT?

Patrica Leoz Ces deux initiatives vont dans le sens de ce que nous défendons, à savoir la lutte contre la hausse des primes. Nous défendons tous les projets qui tendent à favoriser la santé, les assurés ou un meilleur accès aux soins, comme c’est le cas avec l’initiative pour une assurance dentaire.

Les opposants à cette initiative considèrent qu’elle «manque sa cible» et qu’elle va une nouvelle fois ponctionner les classes moyennes par les retenues salariales. Que leur rétorquez-vous?

Il est objectivement clair que le financement de l’assurance par une cotisation sur les salaires représente une ponction financière supplémentaire et encore plus pour les indépendants, qui devront payer la part salariale et la part employeur pour financer leur assurance. Mais, dans le même temps, les soins dentaires ne sont pas gratuits et grèvent le budget de nombreux Genevois. Il faut aussi rappeler qu’il n’existe aujourd’hui aucune projection chiffrée exacte sur le coût global d’une telle assurance. Si le principe en est voté, nous ferons tout pour baisser le montant des cotisations à charge des assurés.

Les tarifs des dentistes varient beaucoup d’un professionnel à l’autre, comme l’a montré une enquête de la Fédération romande des consommateurs. Est-ce que l’initiative va changer la situation?

L’initiative devrait continuer à réduire la disparité des tarifs, en les nivelant. Avec une telle assurance, il sera sûrement possible d’avoir un meilleur contrôle des coûts et de favoriser, par exemple, la mise en place des prix forfaitaires sur la base de moyennes pour des soins de base, comme le traitement des caries.

Quels sont les autres avantages d’une telle assurance?

Aujourd’hui, les soins dentaires ont tout d’une nébuleuse, où chacun doit se débrouiller comme il peut. Certains partent à l’étranger pour se faire soigner à moindre coût. D’autres, comme les personnes à l’aide sociale, sont prises en charge et certains autres reçoivent un petit remboursement de leur assurance complémentaire. Avec l’initiative, les assurés pourront tous se faire soigner aux mêmes conditions à Genève, l’esprit libre. Il est possible que dans un premier temps, les assurés se rendent en plus grand nombre chez le dentiste, du fait que l’assurance facilitera un accès abordable aux soins. Puis, progressivement, on assistera à un retour à la normale. Cette prestation permettra une prévention efficace de la santé générale de la personne, grâce notamment aux contrôles annuels.

Le PdT propose aussi un projet de caisse maladie publique, que ni les Verts ni le PS ne soutiennent, contrairement à votre association. Pourquoi ?

Il ne s’agit pas de mettre en place une caisse-maladie de plus, mais de créer une caisse publique. Celle-ci devrait attirer de nombreux Genevois, qui, en 2014, ont soutenu le projet fédéral de caisse publique unique. En réduisant les frais de lobbying, de courtage et les salaires indécents, celle-ci va contribuer à réduire les primes et à offrir plus de transparence sur la gestion des réserves et des coûts, tout en renforçant la prévention et en élaborant des instruments statistiques sur les soins. Cette initiative, qui entend remettre au centre la santé et les assurés plutôt que le profit, est d’autant plus importante que les initiatives fédérales Poggia-Maillard «pour une liberté d’organisation des cantons» et «pour un parlement indépendant des caisses-maladie» viennent d’être abandonnées, faute de signatures.

Outre l’afflux de mauvais risque, les opposants dénoncent le coût de lancement d’une telle assurance et mettent en doute la capacité de l’Etat à gérer une caisse-maladie. Que leur répondez-vous?

Quel service l’État ne sait-il pas gérer? Il me semble qu’il s’agit d’un mauvais argument. La gestion des assurances AVS ou AI ne doit pas être très éloignée de celle d’une caisse maladie publique. Si nécessaire, il pourra toujours s’entourer de personnes compétentes.

Soutenez-vous aussi les initiatives socialistes, tant fédérale que genevoise, pour plafonner les primes à 10% du revenu du ménage?

Oui, mais il faudra plusieurs années pour concrétiser ces projets, du fait que l’initiative fédérale n’en est même pas à l’état de la récolte de signatures. Approuver l’initiative du PdT est une super occasion pour mettre en place à Genève une alternative à la mainmise du profit privé sur la santé.

De l’air pour les précaires et pour la classe moyenne

Si l’initiative sur la caisse publique divise la gauche, tel n’est pas le cas de l’assurance dentaire. Un comité compact composé des partis de l’Alternative (EàG, PS, les Verts), des syndicats, et de nombreuses associations comme l’Avivo soutient l’initiative du PdT. La semaine dernière, il a organisé une conférence de presse pour présenter ses arguments. Un appel aux professionnels de la santé et du social pour soutenir l’initiative a aussi été lancé.

Pour le comité de soutien, cette initiative, qui couvrira le soin des abcès et des caries, les couronnes, les détartrages et l’orthodontie, «soulagera le porte-monnaie de la classe moyenne et des personnes dont les revenus sont plus modestes». Le comité a pointé les travers du système actuel, où environ 20% de la population renonce à des soins dentaires à cause des coûts trop élevés, et ce chiffre monte jusqu’à un tiers dans les milieux les plus défavorisés. «Cela contrevient aux exigences de notre Constitution: garantir un droit à des soins médicaux essentiels et un accès équitable à des prestations de qualité pour toutes et tous», a rappelé Davide De Filippo, co-secrétaire général du SIT.

Cette assurance est d’autant plus importante que les problèmes bucco-dentaires ont un impact sur la santé générale. «Un mauvais traitement de problèmes dentaires peut avoir des conséquences dramatiques sur la santé», a expliqué Isabelle Descombes, de l’Association des familles monoparentales. «Et l’inverse est aussi vrai. De nombreuses maladies chroniques prédisposent à des problèmes dentaires. Bien se brosser les dents ne suffit donc pas dans de nombreux cas.»

Le comité est aussi revenu sur le mode financement de l’assurance, expliquant qu’il n’y aura ni taxe, ni prime, ni impôt supplémentaire. «Il s’agira d’une retenue sociale sur les salaires, tout comme dans le cas de l’assurance-maternité. Elle est donc solidaire: chacun contribuera selon ses moyens et accédera aux soins selon ses besoins. Une cotisation de 0,5% sur le salaire – 0,25% employé / 0,25% employeur – ainsi qu’une participation de l’Etat permettront de garantir l’accès aux soins», a justifié Guilhem Kokot, du Parti socialiste. À titre d’exemple, avec une retenue de 12,5 francs par mois sur son salaire, un salarié touchant un salaire mensuel de 5000 francs profiterait d’une couverture des soins dentaires incluant ses enfants et ses parents à la retraite. «C’est le modèle inverse de l’assurance-maladie (LAMal) qui impose des tarifs fixes et, de surcroît, avec des franchises», a précisé le jeune socialiste.

En offrant un programme de santé publique, une assurance universelle couvrant les traitements et un programme de prévention, l’assurance va dans le bon sens. «Un dépistage démontre un besoin, mais n’en garantit pas la prise en charge. Cette initiative est donc une incitation supplémentaire» selon Marjorie de Chastonay, députée Verte.

Le comité estime aussi que Genève «peut être précurseur d’une nouvelle assurance sociale à étendre au niveau fédéral, tout comme l’assurance-maternité l’a été». Les chances d’un succès devant l’électeur? Responsable de la campagne au PdT, Quentin Stauffer est confiant, rappelant que l’initiative a récolté 18’000 signatures